Un juif, un chrétien et un musulman entrent dans une célébration de l’Aïd…
On croirait le début d’une blague classique — tant ce scénario paraît, à première vue, impossible.
À en croire l’époque actuelle, les trois grandes religions abrahamiques seraient par nature en désaccord les unes avec les autres.
Certes, des divergences théologiques existent. Mais beaucoup seraient surpris d’apprendre que ces différentes confessions ont bien plus en commun qu’on ne l’imagine.
Prenons un seul exemple : l’Aïd al-Adha.
L’Aïd al-Adha, ou « fête du Sacrifice », est une célébration islamique qui remonte à l’époque de son fondateur, le Saint Prophète Mohammad (sa). Selon les mots de Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (aba), cinquième calife et chef mondial de la communauté musulmane Ahmadiyya : « Cet Aïd commémore le sacrifice offert, il y a des milliers d’années, par un père, un fils et une mère. » [1] Il s’agit bien sûr du prophète Abraham (as) et de sa famille.
Le Saint Coran — parole révélée de Dieu, préservée à jamais — offre une présentation complète du prophète Abraham (as) :
« Assurément, Abraham était une nation en soi, toujours obéissant à Allah et à jamais incliné vers Lui. » [2]
Au-delà d’une simple affirmation, la tradition islamique illustre comment Abraham (as) atteignit de si hauts degrés, notamment par ses actes profonds d’obéissance et de sacrifice.
Ainsi, Dieu ordonna à Abraham (as) de conduire son épouse Hajar (as) et leur fils Ismaël (as) vers « une vallée incultivable » et de les y laisser. [3] Tandis que le prophète Abraham (as) s’éloignait, son épouse l’interpella, lui demandant comment elle pourrait demeurer en une terre où il n’y avait rien ni personne, avec son enfant. Accablé par l’immense poids de la tâche, le prophète Abraham (as) ne put se résoudre à répondre. Après qu’elle l’eut interrogé à plusieurs reprises, une pensée vint à Hajar (as), qui demanda : « Est-ce Dieu qui te l’a ordonné ? » Le prophète Abraham (as) confirma qu’il obéissait à un commandement divin, sur quoi Hajar (as) répondit, avec une confiance entière : « Alors Il ne nous abandonnera pas. »
Sa confiance ne fut certes pas mal placée. Demeurée seule avec son fils dans un désert aride, tandis que l’enfant pleurait de soif, elle courut entre deux collines à la recherche désespérée d’eau. Cette mère implora le seul qu’elle savait capable de la secourir, et Dieu fit miraculeusement jaillir une source au cœur d’une terre stérile. [4] C’est en ce même lieu — connu sous le nom de La Mecque — que le prophète Abraham (as) et son fils rétablirent une Maison de Dieu, demeure qui se dresse encore aujourd’hui : la Sainte Ka’aba.
Ce ne fut pas là un sacrifice ordinaire. L’heureuse nouvelle d’un enfant avait été annoncée au prophète Abraham (as) alors qu’il s’y attendait le moins, dans sa vieillesse. Cet enfant miraculeux lui était sans doute infiniment précieux ; pourtant, il reçut l’ordre de l’abandonner, avec sa mère, dans un désert sans eau ni nourriture. Sans une foi totale et une confiance absolue en Dieu Tout-Puissant, il eût été quasi impossible de les laisser ainsi livrés à eux-mêmes. Tous trois manifestèrent néanmoins le plus haut degré d’obéissance et de soumission à la volonté de Dieu.
Ce ne fut certes pas le seul sacrifice consenti par le prophète Abraham (as) et sa famille. Un autre épisode, antérieur à celui-ci, vit le prophète Abraham (as) et son fils se préparer à offrir un sacrifice, manifestant une fois encore leur disposition à obéir à Dieu.
Le Saint Coran rapporte un songe dans lequel Dieu montra au prophète Abraham (as) qu’il immolait son fils. Lorsque le prophète Abraham (as) lui en fit le récit, le jeune Ismaël (as) répondit d’une manière qui reflétait les leçons de fermeté dans l’obéissance reçues de ses parents : « Ô mon père, agis selon le commandement que tu as reçu ». [5]
Évoquant la disposition d’Ismaël (as) à consentir un si grand sacrifice, Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (aba) a un jour expliqué :
« Pourquoi était-il prêt à offrir ce sacrifice ? Parce qu’il possédait une compréhension singulière de ce que signifie aimer Dieu Tout-Puissant. C’est de cette compréhension qu’il puisa en lui la conviction ardente que ce sacrifice était la voie de notre réussite. Et cette conviction se développa pareillement chez le père et chez le fils. » [6]
Ainsi, mus par leur amour pour Dieu, le père et le fils s’apprêtèrent à accomplir ce qui leur avait été ordonné. Mais au moment où Abraham (as) allait procéder à l’immolation de son fils, Dieu l’arrêta en l’interpellant : « Ô Abraham ! Tu as déjà réalisé le songe. » [7] Puis Il ordonna qu’un bélier fût sacrifié à sa place. Tout cela procédait de Dieu, à titre d’« épreuve manifeste ». [8]
Mais pourquoi était-il nécessaire que le prophète Abraham (as) fût ainsi éprouvé et conduit à offrir de tels sacrifices ? Mirza Ghulam Ahmad (as), le Messie Promis et fondateur de la communauté musulmane Ahmadiyya, l’explique en ces termes :
« La voie pour atteindre la proximité de Dieu Tout-Puissant consiste à faire preuve de véridicité. C’est en agissant ainsi que le prophète Abraham (as) atteignit la proximité de Dieu. C’est pourquoi Dieu déclare : “Abraham qui fut fidèle à son engagement.” » [9], [10]
Aujourd’hui, les sacrifices abrahamiques sont perpétués comme composantes essentielles du pèlerinage islamique à La Mecque — le Hajj — au cours duquel les pèlerins tournent autour de la première maison édifiée pour le culte du Dieu unique, rebâtie par Abraham (as) et Ismaël (as). Les pèlerins parcourent en hâte la distance entre les collines de Safa et de Marwa, à l’image d’Hajar (as). Des animaux sont immolés à la clôture du pèlerinage, ainsi qu’à l’occasion de la célébration de l’Aïd al-Adha, de même qu’Abraham (as) obéit au commandement divin en immolant un bélier après s’être tenu prêt à sacrifier son fils.
Les pratiques se transmettent souvent de génération en génération comme des rites destinés à préserver la mémoire du passé. Mais comme l’explique Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (aba), un sacrifice purement ritualisé serait en réalité une trahison de l’exemple laissé par le prophète Abraham (as). Il déclare :
« Ces sacrifices ne sont véritablement considérés comme tels aux yeux d’Allah le Tout-Puissant que lorsqu’ils sont empreints du même esprit de loyauté qui animait ce père et ce fils ; lorsque leur unique finalité est de gagner la vertu pour l’amour d’Allah le Tout-Puissant, et lorsque, sur la voie de la droiture, jaillit la passion de tout sacrifier pour l’amour d’Allah le Tout-Puissant. Sans cela, un sacrifice physique est dénué de toute signification. » [11]
C’est pourquoi, chaque année, à l’occasion de l’Aïd al-Adha, le calife de la communauté musulmane Ahmadiyya rappelle aux musulmans du monde entier que, lorsqu’ils immolent des bêtes, ils doivent garder à l’esprit que la chair de ces animaux ne parvient point à Dieu : c’est la droiture que l’on s’efforce de cultiver qui constitue la véritable essence de tout sacrifice. [12]
Mais l’Aïd al-Adha est une fête islamique : qu’aurait-elle donc à voir avec le judaïsme et le christianisme ?
Fait remarquable, la mention du sacrifice du prophète Abraham (as) se trouve non seulement dans les Écritures islamiques, mais également dans celles des traditions juive et chrétienne.
Dans la tradition juive, le prophète Abraham (as) est considéré comme le premier patriarche, un homme élu de Dieu qui rejeta d’instinct l’idolâtrie et fut conduit à croire qu’il n’existe qu’un seul Dieu. L’Ancien Testament rapporte que « Dieu mit Abraham à l’épreuve » en lui ordonnant de conduire son fils au pays de Morija pour « l’offrir en holocauste ». La Genèse plante ensuite le décor du moment où « Abraham étendit la main, et prit le couteau, pour égorger son fils ». Mais juste avant qu’il n’achevât son geste, « l’ange de l’Éternel l’appela des cieux, et dit : “Abraham ! Abraham !… N’avance pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien ; car je sais maintenant que tu crains Dieu.” » [13]
La tradition chrétienne, elle aussi, tient Abraham (as) pour un prophète de Dieu — le Père de la foi qui fut, selon la Bible, le premier monothéiste. Le Nouveau Testament rapporte un épisode où Abraham (as) fut « mis à l’épreuve » et où, en accomplissement de cette épreuve, il « était prêt à offrir son fils unique ». [14] L’Épître de Jacques, évoquant le moment où « il offrit son fils », y voit l’illustration parfaite d’une foi accompagnée par les œuvres. Disposé à consentir le sacrifice ultime, Abraham (as) reçut l’honneur suprême : « Ainsi s’accomplit ce que dit l’Écriture : “Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice” ; et il fut appelé ami de Dieu. » [15]
Que signifient ces convergences ?
Elles montrent que, malgré les divergences doctrinales pouvant séparer les religions abrahamiques, il existe entre elles des points communs suffisamment solides pour fonder une coexistence harmonieuse. Certes, les récits diffèrent en certains points. Les Écritures juives et chrétiennes, par exemple, désignent Isaac (as) comme le fils qu’Abraham (as) s’apprêtait à sacrifier. L’Islam, en revanche, soutient — preuves historiques à l’appui — qu’il s’agissait en réalité d’Ismaël (as). Cette lecture est la seule qui se tienne, dès lors que les récits évoquent le fils unique qu’Abraham (as) se préparait à offrir : or, cette qualification ne peut désigner qu’Ismaël (as), né quelque treize ans avant Isaac (as). Quoi qu’il en soit, les trois grandes religions du monde trouvent un terrain d’entente dans la commémoration de l’esprit et des enseignements légués par les sacrifices du prophète Abraham (as).
L’une des missions premières du Saint Prophète Mohammad (sa), en sa qualité de Sceau des Prophètes, fut de restaurer dans le monde l’honneur des prophètes du passé. Il déclara que la foi en l’ensemble des prophètes de Dieu constituait un article fondamental de la croyance. Ce faisant, il ouvrit un espace où les fidèles de tous les prophètes pouvaient s’unir et se rassembler. Il en va de même pour le prophète Abraham (as), dont juifs, chrétiens et musulmans s’accordent unanimement à reconnaître qu’il fut un défenseur intransigeant de l’unicité de Dieu. Abraham (as) occupe d’ailleurs une place toute particulière dans le cœur des musulmans : lorsque ces derniers prient pour leur maître bien-aimé, le Saint Prophète Mohammad (sa), ils disent en effet : « Ô Allah, bénis Mohammad et son peuple, comme Tu as béni Abraham et son peuple », ainsi que : « Ô Allah, fais prospérer Mohammad et son peuple, comme Tu as fait prospérer Abraham et son peuple. »
Il paraît dès lors juste que chacun accueille l’invitation coranique :
« Dis : « Ô Gens du Livre ! Venons-en à cette parole qui est commune entre vous et nous : que nous n’adorions qu’Allāh, et que nous n’acceptions personne comme Son associé. » [16]
Dans cet esprit, l’Aïd al-Adha offre aux musulmans, aux juifs et aux chrétiens une occasion d’honorer ensemble l’héritage du prophète Abraham (as) — un héritage fait de sacrifices consentis pour honorer et défendre l’unicité de Dieu. C’est le moment de s’unir et de raviver ce même esprit de dévotion envers le Dieu unique, tel qu’enseigné par Abraham (as) à travers ses actes d’obéissance et de sacrifice.
En définitive, cette unité entre cousins de foi peut devenir la manifestation vivante de la prière abrahamique : « Mon Seigneur, fais de cette cité un lieu de paix. » Aujourd’hui, il n’est plus un coin du monde où ne résident des fidèles des religions abrahamiques. Et dans un monde qui s’emploie à attiser les feux de la division à tous les niveaux, y compris sous prétexte de différences confessionnelles, il nous est offert l’opportunité de découvrir nos points communs et de les célébrer.
Alors non, ce n’est point une plaisanterie : un juif, un chrétien et un musulman peuvent bel et bien entrer ensemble dans une célébration de l’Aïd.
À propos de l’auteur : Sarmad Naveed est missionnaire de la communauté musulmane Ahmadiyya, diplômé de l’Institut Ahmadiyya des langues et de la théologie au Canada. Il est rédacteur en ligne et membre du comité éditorial de The Review of Religions, et coordonne par ailleurs la rubrique Facts from Fiction. Il est également intervenu comme chroniqueur et animateur d’émissions sur Muslim Television Ahmadiyya (MTA), notamment Ahmadiyyat: Roots to Branches.
- Mirza Masroor Ahmad (aba), sermon de l’Aïd al-Adha, 22 juillet 2022.
- Le Saint Coran, 16:121.
- Le Saint Coran, 14:38.
- Sahih al-Boukhari, hadith n° 3364.
- Le Saint Coran, 37:104.
- Mirza Masroor Ahmad, sermon de l’Aïd al-Adha, 31 juillet 2020.
- Le Saint Coran, 37:105-106.
- Le Saint Coran, 37:107.
- Le Saint Coran, 53:38.
- Mirza Ghulam Ahmad, Malfuzat — vol. IV (Farnham, Surrey : Islam International Publications Ltd., 2024), p. 429.
- Mirza Masroor Ahmad, sermon de l’Aïd al-Adha, 17 juin 2024.
- Le Saint Coran, 22:38.
- La Bible, Genèse 22:1-14.
- La Bible, Hébreux 11:17.
- La Bible, Jacques 2:21-23.
- Le Saint Coran, 3:65.








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