Vous parlez d’esprit critique ? En tant qu’enseignante de littérature française, je ne cesse d’être choquée par l’hypocrisie de certains choix pédagogiques censés promouvoir l’esprit critique chez les étudiants.
Prenons l’étude du XVIIIe siècle. En abordant les philosophes des Lumières, on pousse les élèves à tout remettre en question : les institutions religieuses, la société, la monarchie… Voltaire, Montesquieu et leurs pairs combattent les dogmes avec une ironie mordante. Et l’étudiant, peu averti, envient à se demander s’il n’est pas lui aussi victime d’un endoctrinement.
Mais cela ne s’arrête pas là : avec le XIXe siècle, le naturalisme de Zola ou le réalisme de Flaubert nous plonge dans un univers implacable où les déterminismes sociaux, économiques et héréditaires écrasent l’individu. L’homme n’est plus libre, il est conditionné, observé, disséqué comme un sujet d’étude. La misère, l’aliénation, l’échec sont au cœur de récits qui peignent une société sans espoir, où tout élan vers le bonheur semble voué à l’échec.
Le message véhiculé par les auteurs proposés au programme est souvent des plus déprimants. Avec surreprésentation de la société sur un mode quasi expérimental, c’est un monde sombre, oppressant, voire désespérant, qui est présenté aux élèves. Rien d’étonnant, alors, si la lecture devient pour eux une corvée plutôt qu’un plaisir.
Et l’on s’étonne ensuite que les jeunes lisent de moins en moins…
Et que dire du XXe siècle, marqué par la littérature de l’après-guerre et l’existentialisme ? Sartre et Camus prônent un humanisme sans transcendance : l’homme est libre, certes, mais radicalement seul, condamné à faire des choix sans repères absolus. Dieu n’a plus sa place dans cette vision du monde. Qu’il s’agisse de vivre ou de mourir, tout repose désormais sur l’individu, livré à lui-même, sans consolation ni finalité supérieure.
Et l’on s’étonne de l’accroissement de l’anxiété et de la dépression chez les individus…
D’autres auteurs, comme Françoise Sagan dans Bonjour Tristesse, exaltent la quête du plaisir immédiat, souvent vide de sens, suivie inévitablement par le regret, le vide existentiel et la tristesse. Le bonheur devient insaisissable, l’ennui un compagnon récurrent, et la morale, un concept flou et malléable.
Ainsi, de siècle en siècle, la littérature enseignée offre une vision désenchantée de l’homme et du monde, un univers où l’espoir, la transcendance ou la beauté sont relégués au second plan. Comment s’étonner alors que tant d’élèves décrochent, perdent le goût de lire et se sentent de plus en plus désorientés face à leur propre existence ?
Et maintenant, au XXIe siècle, parmi les textes étudiés en classe, on retrouve de plus en plus d’œuvres écrites par des auteurs issus de la deuxième génération d’immigrés en France. Ces romans, s’inscrivant souvent dans une démarche autobiographique ou socio-politique, abordent des thématiques fortes : les conflits identitaires, les discriminations, les fractures sociales, mais aussi, de manière récurrente, une critique acerbe de l’islam présenté comme une religion oppressive, notamment envers les femmes.
Citons Les Yeux baissés de Tahar Ben Jelloun, où la soumission féminine est décrite avec une insistance telle qu’elle finit par devenir le prisme principal à travers lequel l’Islam est perçu. Ou encore Kiffe kiffe demain de Faïza Guène, un roman au ton léger mais profondément critique à l’égard de la culture d’origine, où l’humour masque à peine le rejet d’un héritage perçu comme archaïque et aliénant.
Une fois de plus, l’élève est confronté à un discours de rupture, de rejet, de conflit intérieur. Une fois de plus, l’image d’un monde désenchanté, divisé et sans repères est martelée.
Et l’on continue à parler d’esprit critique, sans jamais s’interroger sur l’orientation idéologique des œuvres imposées, ni sur l’impact psychologique et spirituel que de telles lectures peuvent avoir sur des adolescents enquête de sens.
Il est temps de revenir à des valeurs fondamentales. L’école ne peut se contenter de cultiver le doute, le malaise ou la dénonciation systématique. L’esprit critique, s’il est nécessaire, ne doit pas devenir un outil de démolition sans reconstruction. Il doit s’accompagner d’un discernement ancré dans des repères solides, d’une éthique, d’une ouverture au beau, au vrai, au bien.
Nous devons non seulement orienter les jeunes à questionner, mais aussi à s’élever, à faire le bien, à chercher le sens, à construire plutôt qu’à déconstruire. Il ne s’agit pas de censurer les œuvres sombres ou critiques, mais de rétablir un équilibre, de redonner leur place aux textes qui inspirent, qui élèvent l’âme, qui nourrissent l’espérance.
L’éducation ne doit pas simplement éveiller des esprits lucides. Elle doit aussi former des cœurs droits.
À propos de l’auteure : Basharat Taujoo est titulaire d’une maîtrise en français avec une spécialisation en littérature française. Elle a occupé plusieurs fonctions au sein de l’Amila nationale et a servi comme Sadr Lajna Imaillah nationale de l’île Maurice de 2014 à 2020.










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