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Un clerc musulman d’Iran est l’un des poètes les plus lus d’Amérique : Jalaluddin Rumi

Devenu l'un des poètes les plus lus d'Amérique, Jalaluddin Rumi, clerc musulman persan du XIIIᵉ siècle, est-il vraiment celui que l'Occident croit lire ? Enquête sur un héritage spirituel universellement chéri, mais souvent trahi.

Partout en Occident, les discours hostiles à l’islam et à l’immigration se multiplient. On défile, on pétitionne, on légifère pour endiguer une supposée « menace orientale ». Et pourtant, dans le même temps, les épiceries du Maghreb ne désemplissent pas, les restaurants libanais affichent complet, les recueils de poésie persane trouvent leur public et les sagesses soufies inspirent jusqu’aux livres de développement personnel.

L’ironie est saisissante, mais elle révèle surtout l’hypocrisie d’un nationalisme à géométrie variable, qui s’approprie volontiers les fruits des échanges culturels tout en rejetant les populations qui les ont rendus possibles. Les saveurs, les traditions et les apports tissés au cœur de la société occidentale — souvent introduits par des communautés immigrées — sont accueillis à bras ouverts, quand bien même ces communautés sont reléguées au rang d’étrangères.

Mais ce n’est pas seulement pour les épices et les saveurs du monde oriental que l’Occident a développé un goût prononcé ; cette influence est bien plus profonde. Depuis des siècles, le monde occidental se nourrit de sa pensée philosophique, de ses pratiques culturelles et même de sa littérature. Ainsi, lorsque le président Trump a menacé de détruire toute la civilisation iranienne au motif de la « menace » qu’elle ferait peser sur la paix mondiale, l’ironie a une nouvelle fois éclaté : le célèbre clerc musulman persan, Maulana Jalaluddin Rumi, figure depuis des décennies parmi les poètes les plus vendus aux États-Unis, salué pour avoir apporté paix, réconfort et apaisement à des millions de personnes grâce à une œuvre poétique d’une immense richesse spirituelle [2].

Pour illustrer le rayonnement de l’œuvre de Rumi, Lee Briccetti, elle-même poète et directrice générale de longue date de Poets House — bibliothèque nationale de poésie établie à New York —, déclare : « Par-delà le temps, les lieux et les cultures, les poèmes de Rumi expriment ce que l’on ressent à être en vie, et nous aident à comprendre notre propre quête de l’amour et de l’extase au cœur des méandres du quotidien. » Elle a même comparé l’œuvre de Rumi à celle de Shakespeare pour sa « résonance et sa beauté » [3]. Les traductions anglaises de ses écrits se sont écoulées à plus d’un demi-million d’exemplaires dans le monde anglophone, et ses recueils figurent régulièrement en tête des listes des meilleures ventes aux États-Unis. Ses poèmes ont même été interprétés par des icônes de la pop, telles que Madonna, Demi Moore et Coldplay [4].

Qui est Rumi ?

Jalaluddin Rumi était un érudit et mystique musulman persan du XIIIe siècle, considéré comme l’un des plus grands poètes de tous les temps. Il naquit en 1207 à Balkh — ville de l’actuel Afghanistan —, qui était à l’époque un centre culturel majeur de l’empire perse. Jalaluddin Rumi, plus connu simplement sous le nom de « Rumi », porte un nom arabe signifiant littéralement « Romain ». Cela s’explique par le fait qu’il passa la majeure partie de sa vie dans le sultanat seldjoukide de Rûm, en Anatolie, territoire auparavant sous le contrôle de l’Empire romain d’Orient (byzantin).

Dans la première partie de sa vie, jusqu’à l’âge de 37 ans, Rumi demeura un érudit islamique traditionnel, prédicateur et théologien, à l’instar de son père et de son grand-père. C’est en 1244 qu’il rencontra un soufi itinérant — un mystique —, Shams Tabrizi, dont l’influence sur lui fut décisive. On dit que c’est à partir de ce moment qu’il s’engagea dans une quête spirituelle bien plus profonde, passant du statut d’érudit à celui de mystique. La majeure partie de son œuvre poétique aurait été composée à partir de cette période.

Son œuvre poétique, qui compte plus de 65 000 vers [5], est une traduction saisissante de ses émotions et de ses expériences les plus intimes, toutes centrées sur l’amour du Divin. Parmi ses œuvres majeures figure le Masnavi, une épopée spirituelle qu’il entreprit de rédiger dans la dernière partie de sa vie. Ce poème, considéré comme l’une des œuvres les plus influentes du soufisme — voie spirituelle de l’islam par laquelle les musulmans recherchent l’amour divin à travers une communion et une expérience personnelle directe avec Dieu — est réparti en six livres et comprend quelque 25 000 vers en distiques rimés. Rumi lui-même le décrivait comme dévoilant « les racines des racines des racines de la religion » [6] ; il a depuis été traduit en plus de vingt langues.

Hazrat Mirza Ghulam Ahmad (as), le Messie Promis et fondateur de la communauté musulmane Ahmadiyya, venu pour le renouveau spirituel de l’islam en ces derniers temps et auquel fut conféré le titre de Sultan-ul-Qalam [Roi de la Plume] de cette ère, citait lui aussi le Masnavi :

« Quel beau principe pour les adeptes de la voie droite,
   Cet héritage du Maulavi [Rumi], énoncé dans son Mathnawi :
   La ruse est contraire à l’humilité et à la douceur ;
   Renonce à la ruse et revêts-toi d’humilité,
   Comme une mère éplorée, affamée et assoiffée,
   Qui erre, portant son jeune enfant contre son sein. » [7]

La poésie de Rumi est réputée d’une intense spiritualité ; elle parle directement à l’âme, portant un message de paix, d’harmonie et de compassion. Un autre passage célèbre du Masnavi se lit ainsi :

« Viens, viens, qui que tu sois. Errant, adorateur, amant du départ. Peu importe. La nôtre n’est pas une caravane du désespoir. Viens, même si tu as rompu tes vœux mille fois. Viens, encore une fois, viens, viens. » [8]

Rumi : de l’Orient ou de l’Occident ?

Bien que Rumi jouisse d’un rayonnement mondial et que le message de sa poésie transcende les frontières et les cultures, le Rumi que l’on connaît en Orient diffère sensiblement de celui que l’Occident nous présente. Cela tient en grande partie au fait que les traductions produites par les chercheurs occidentaux l’ont, intentionnellement ou non, dépouillé de son identité musulmane. « Le problème majeur, depuis des décennies, est que le Rumi présenté aux lecteurs occidentaux — y compris aux musulmans — est celui d’un poète séculier et universaliste » [9], explique Zirrar Ali, auteur de plusieurs anthologies de poésie persane et ourdoue, ajoutant qu’« écarter les convictions sunnites orthodoxes de Rumi a conduit à des traductions fallacieuses… qui servent une image pseudo-séculière de l’homme et de son œuvre » [10].

Coleman Barks, l’un des traducteurs les plus éminents et les plus reconnus de l’œuvre de Rumi, apporte peut-être un éclairage sur les raisons de cette situation, lorsqu’il déclare : « Bien sûr, en travaillant sur ces poèmes, je n’ai pas le persan sous la main. Je n’ai littéralement rien à quoi être fidèle, si ce n’est ce que les spécialistes me fournissent. » [11]

C’est précisément pour cette raison qu’une nouvelle production théâtrale a récemment vu le jour à Londres, avec l’ambition de donner vie à l’histoire de Rumi, d’en offrir un portrait authentique et de bousculer les clichés occidentaux [12] — non seulement sur l’homme lui-même, mais aussi sur la région et la religion dont il est indissociable.

Pour les musulmans, cependant, l’œuvre de Rumi est intimement liée à sa connaissance profonde et à son amour de la foi islamique ; elle ne saurait être lue ni comprise en dehors de ce prisme. De même que les œuvres de John Milton ou de T. S. Eliot ne peuvent être pleinement saisies sans mesurer l’influence déterminante que leur foi a exercée sur elles, il est impossible d’appréhender l’essence de l’œuvre de Rumi sans comprendre son système de croyances — comme en témoignent ses propres mots :

« Je suis le serviteur du Coran, tant qu’il me restera une âme.
   Je suis la poussière sur la route de Mohammad, l’Élu.
   Si quelqu’un interprète mes paroles autrement,
   Cette personne, je la réprouve, et je réprouve ses paroles. » [13]

L’héritage de Rumi

Que le Masnavi de Rumi soit étudié comme une exégèse du Saint Coran dans les mosquées et les madrasas du sous-continent indien, ou que ses vers soient lus à voix basse lors d’une « Rumi Night » dans un café d’une petite ville américaine, où l’on évoque l’amour et le combat intérieur, le célèbre poète musulman persan continue, aujourd’hui encore, d’inspirer des millions d’âmes par la force de son message d’amour et d’espérance.

À sa disparition en 1273, les foules en deuil affluèrent à Konya, dans l’actuelle Turquie, où Rumi avait passé la plus grande partie de sa vie d’adulte. Parmi ceux qui le pleuraient se trouvaient des personnes de toutes confessions et de toutes nations ; plus de sept siècles plus tard, son tombeau à Konya attire toujours des millions de visiteurs chaque année, venus rendre hommage à celui qui demeure peut-être l’un des plus grands poètes que le monde ait connus.


À propos de l’auteur : Shahzad Ahmed est rédacteur en chef adjoint de The Review of Religions. Il est diplômé de la Jamia Ahmadiyya du Royaume-Uni — Institut de langues modernes et de théologie. Il est également imam de la communauté musulmane Ahmadiyya, titulaire d’une licence en littérature anglaise, et anime des émissions consacrées aux enjeux contemporains de l’islam pour MTA International.


Références :

[1] https://www.theguardian.com/uk-news/2025/sep/13/unite-the-kingdom-far-right-rally-london-tommy-robinson-police-assaulted

[2] https://www.huffingtonpost.co.uk/entry/rumi-us_n_5154692

[3] https://www.bbc.co.uk/culture/article/20140414-americas-best-selling-poet

[4] https://www.trtworld.com/article/13083892

[5] https://lithub.com/how-rumi-became-a-poet/

[6] https://www.newyorker.com/books/page-turner/the-erasure-of-islam-from-the-poetry-of-rumi

[7] https://files.alislam.cloud/pdf/Barahin-e-Ahmadiyya-Part3.pdf

[8] https://allpoetry.com/Come,-Come,-Whoever-You-Are

[9] https://www.aljazeera.com/features/2023/12/17/a-tale-of-two-rumis-of-the-east-and-of-the-west

[10] idem.

[11] https://ajammc.com/2015/03/09/rumi-for-the-new-age-soul/

[12] https://www.theguardian.com/stage/2021/nov/09/rumi-the-musical-london-coliseum-persian-poet-middle-east-islam

[13] https://www.imaginarygardens.org/index.php/2025/11/19/the-power-of-iranian-poetry-lessons-in-mysticism-spirituality-and-god/

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