Par Habeeba Hajrah Jeeawody, Île Maurice
Dans la tradition islamique, la sadaqah jariyah, littéralement « charité continue », désigne une forme de charité dont les bénéfices continuent d’être reçus longtemps après la mort du donateur. Elle s’oppose à la charité ordinaire, qui apporte un bienfait ponctuel sans produire de récompenses sur le long terme.
Cette notion est profondément ancrée à la fois dans le Saint Coran et la Sunnah (les enseignements et la pratique du Saint Prophète Mohammadsa)), faisant de ce type de don l’une des formes d’adoration les plus méritoires, particulièrement lorsqu’il est dédié à un défunt ou aux générations futures.
Origine et signification du terme
Le terme arabe sadaqah (aumône) dérive de la racine sidq, qui signifie sincérité. Bien que l’expression sadaqah jariyah n’apparaisse pas littéralement dans le Saint Coran, le concept d’une charité dont les bienfaits se prolongent dans la durée est largement attesté par plusieurs versets :
« Et dépensez pour la cause d’Allah, et ne vous jetez pas de vos propres mains dans la ruine. Et faites le bien ; en vérité, Allah aime ceux qui font le bien. »[1]
« Quant aux hommes qui font l’aumône, et aux femmes qui font l’aumône, et ceux qui font un bon prêt à Allah – il sera multiplié pour eux, et il y aura aussi pour eux une récompense honorable. »[2]
Le second verset met en lumière la récompense généreuse qui accompagne tout acte charitable sincère : un fondement essentiel pour comprendre pourquoi la charitécontinue est récompensée même après la mort. Elle permet ainsi au croyant, même après sa mort, de continuer à recevoir des récompenses tant que l’humanité bénéficie de son acte de générosité.
La multiplication des récompenses dans le Saint Coran
L’expansion de l’impact d’un don est également évoquée dans le Saint Coran à travers une métaphore particulièrement éclairante au regard de la sadaqah jariyah (l’aumône continue) :
« La similitude de ceux qui dépensent leurs biens pour la cause d’Allah est comme la similitude d’un grain qui produit sept épis, et chaque épi contient cent grains. Et Allah le multiplie davantage pour celui qu’Il veut et Allah est Munificent, Omniscient. »[3]
Ce verset illustre parfaitement la manière dont un acte de charité peut produire des « grains » de récompense continus, à mesure que les individus et les communautés bénéficient du projet initié.
La charitécomme acte d’adoration continue
Tout acte de charité sincère relève intrinsèquement du service envers Allah et de l’adoration. La charité continue n’est pas seulement un apport matériel : c’est un investissement spirituel durable dans l’humanité.
Le Saint Prophète Mohammadsaw a dit :
« Quand un homme meurt, ses œuvres prennent fin, à l’exception de trois : une aumône continue (sadaqah jariyah), un savoir bénéfique, ou un enfant vertueux qui prie pour lui. »[4]
Cette parole du prophète de l’Islamsaw saisit parfaitement l’essence des bonnes actions dont les effets perdurent bien au-delà de notre vie terrestre. Les vrais croyants équilibrent le bien d’ici-bas et les bonnes œuvres : ils recherchent le bien de ce monde tout en semant les graines d’un bien éternel dans l’au-delà. En fin de compte, tout ce qui perdure, tout ce qui s’épanouit bien après que l’acte lui-même est accompli, relève de nos bonnes œuvres : ce bien durable qu’Allah fait fructifier dans les champs de l’au-delà.[5] Comme Dieu déclare dans le Saint Coran :
« Certainement, […] quiconque désire l’au-delà et s’efforce de l’obtenir comme on devrait s’y efforcer, et qui est croyant – ce sont ceux-là dont les efforts seront reconnus par Allah. »[6]
Le Saint Prophètesa a également enseigné que si nos manières et notre conduite sont bonnes, alors les gens nous apprécieront et nous pourrons considérer avoir contribué positivement à la société. Il a aussi été rapporté que le Saint Prophète^(sa) a déclaré que l’œuvre de charité qui obtient la plus grande récompense est l’aumône faite alors que l’on est en bonne santé, que l’on se trouve soi-même dans le besoin, que l’on craint la pauvreté et que l’on aspire à devenir riche : et que, malgré cela, on ne néglige pas la charité. Et non d’attendre que sa vie touche à sa fin pour dire alors : « tel montant pour celui-ci et tel montant pour celui-là. »[7]
Applications contemporaines de l’aumône continue
La communauté musulmane Ahmadiyya met souvent l’accent sur une charité orientée vers des résultats durables — éducation, santé, eau potable — comme expression d’une foi vivante et active. Le progrès spirituel et matériel de l’être humain est en effet une manifestation de la miséricorde divine. Humanity First International, fondée en 1995 par la communauté musulmane Ahmadiyya, est une organisation humanitaire mondiale qui opère dans 67 pays sur six continents, avec des programmes structurés qui peuvent légitimement être considérés comme des formes de sadaqah jariyah (charité continue).
L’organisation agit pour préserver la vie humaine, la dignité, l’éducation, l’accès à l’eau potable et aux soins de santé, ainsi que pour réduire la pauvreté : autant de projets à l’impact durable et continu. Il convient de souligner que les projets de Humanity First International sont accessibles à tous, sans distinction de religion, de couleur de peau, de croyance, d’origine ethnique ou de statut social. Lors de la conférence de Humanity First International, Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmadaba, cinquième Calife de la communauté musulmane Ahmadiyya, a rappelé que l’Islam nous enseigne à protéger et à soutenir les orphelins, à aider les voyageurs, à subvenir aux besoins des personnes nécessiteuses et défavorisées, et à prendre soin de ceux qui souffrent de maladies.[8]
Humanity First International : quand des projets durables incarnent la sadaqah jariyah
Dans le cadre du projet « Water for Life », l’organisation installe des puits, des systèmes d’eau potable et des installations sanitaires dans des communautés qui en ont cruellement besoin, notamment dans plusieurs pays d’Afrique. L’accès à l’eau propre permet non seulement de sauver des vies, mais transforme des villages entiers pour des générations : un modèle parfait de l’aumône continue. Consacrer un don à un puits ou à une installation d’eau au nom d’un défunt signifie qu’il continuera de recevoir des récompenses tant que les bénéficiaires en tireront parti.
De même, le projet « Knowledge for Life » met en avant l’éducation, de l’enfance à la jeunesse : construction d’écoles, fourniture de ressources éducatives, mise en place de programmes de formation professionnelle et soutien éducatif pour enfants et jeunes. L’éducation est l’un des aspects les plus solides de la sadaqah jariyah (charité continue), puisqu’un savoir bénéfique se transmet de génération en génération. Chaque élève instruit par ces moyens porte en lui le potentiel de répandre davantage de bienfaits, renforçant ainsi l’impact continu du don initial.
D’autres initiatives de Humanity First peuvent également être considérées comme des formes de sadaqah jariyah, notamment les programmes « Global Health », « Gift of Sight », « Orphan Care », « Food Security », « Disaster Relief » et « Community Care ». Par la grâce de Dieu, ces initiatives ont permis d’apporter un soutien considérable à travers le monde :
- plus de 2 059 266 personnes aidées dans le cadre du projet « Disaster Relief », représentant une aide d’une valeur de 25 millions de dollars US ;[9]
- plus de 3 622 puits installés dans 29 pays, bénéficiant à 4 558 797 personnes ;[10]
- plus de 8 hôpitaux construits dans 29 pays, ayant permis de traiter 460 537 patients ;[11]
- plus de 4 unités chirurgicales mobiles déployées dans 13 pays, bénéficiant à 39 696 personnes, dans le cadre du projet « Gift of Sight » ;[12]
- plus de 45 écoles et 33 centres de formation construits, accompagnant 287 995 étudiants ;[13]
- plus de 2 orphelinats établis dans 12 pays, soutenant 6 749 enfants ;[14]
- mise en place d’abris mobiles pour les populations vulnérables, soutenant 62 839 personnes dans le cadre du projet « Community Care ».[15]
Les conditions essentielles pour une charité continue valide
Le Messie Promisas a déclaré qu’Allah désire que nous atteignions le plus haut degré de bonté, qui consiste à « donner comme à ses proches », ainsi que le décrit le Saint Coran au chapitre 16, verset 91 concernant la bienfaisance envers autrui. De plus, le Saint Coran affirme :
« Certainement, jamais vous n’atteindrez la droiture à moins que vous ne dépensiez de ce que vous aimez ; et quoi que vous dépensiez, assurément, Allah le sait très bien. »[16]
Chacune de nos actions doit rechercher uniquement le plaisir de Dieu. Pour qu’un projet devienne une aumône continue dédiée à une personne vivante ou décédée, le don doit donc satisfaire plusieurs conditions : il doit être sincère, accompli pour l’amour d’Allah et non par souci de réputation ou d’ostentation ; il doit être affecté explicitement à une cause durable ; et il doit être maintenu et utilisé sur le long terme par les bénéficiaires ou la communauté.
Allah le Tout-Puissant a d’ailleurs mis en garde contre le fait d’annuler ses bonnes actions par des reproches ou des injures. Le Messie Promisas a expliqué à ce sujet que dès que nous commençons à étaler notre bonté, elle cesse d’être une vertu.[17] Il devient alors essentiel d’accroître nos bonnes actions et d’améliorer notre conduite afin de bénéficier des faveurs divines.
Un héritage spirituel durable entre ce monde et l’au-delà
La sadaqah jariyah (aumône continue) représente bien plus qu’un simple acte de générosité : elle constitue un héritage spirituel durable, dont les fruits se multiplient bien au-delà de la vie terrestre. En investissant dans des œuvres pérennes, le croyant transforme ses ressources en une source continue de bénédictions. La sadaqah jariyah devient ainsi un pont entre ce monde et l’au-delà, témoignant d’une foi sincère et d’un engagement profond envers le bien de l’humanité.
À propos de l’auteure : Habeeba Hajrah Jeeawody, citoyenne mauricienne, est titulaire d’une maîtrise en psychologie managériale de l’Université de Technologie de Maurice, ainsi que d’une licence en sécurité et qualité alimentaires de l’Université de Maurice. Elle œuvre au sein de la fonction publique mauricienne depuis huit ans et a exercé la fonction de Sadr Lajna (Présidente) pour la Lajna Ima’illah (Organisation auxiliaire des femmes ahmadies) de Triolet, à Maurice, de 2022 à 2024. Elle assume actuellement diverses responsabilités au sein de plusieurs départements de la Lajna Ima’illah de Triolet et a intégré la Section Féminine de La Revue Des Religions en mars 2025.
[1] Le Saint Coran, 2 : 196
[2] Le Saint Coran, 57 : 19
[3] Le Saint Coran, 2 : 262
[4] Sahih Muslim, Kitab-ul-Wasiyyah
[5] Khair et Hassannat – Les deux dimensions du bien. https://www.alislam.org/articles/khair-hasanat-two-
dimensions-of-good/
[6] Le Saint Coran, 17 : 20
[7] Mishkat
[8] Humanity First – Essuyer les larmes des affligés. Discours du Chef Mondial de la communauté musulmane Ahmadiyya à la Conférence Internationale de Humanity First 2021.
[9] https://humanityfirst.org/programmes/disaster-relief/
[10] https://humanityfirst.org/programmes/water-for-life/
[11] https://humanityfirst.org/programmes/global-health/
[12] https://humanityfirst.org/programmes/gift-of-sight/
[13] https://humanityfirst.org/programmes/knowledge-for-life/
[14] https://humanityfirst.org/programmes/orphan-care/
[15] https://humanityfirst.org/programmes/community-care/
[16] Le Saint Coran, 3 : 93
[17] Sermon du vendredi prononcé par Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmadaba le 5 mai 2023.











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