Par Habeeba Hajrah Jeeawody, Île Maurice
Vivre avec une déficience auditive représente un défi de chaque instant. Ne pas saisir l’intégralité des propos d’autrui, tout particulièrement en l’absence de prothèse auditive, engendre souvent de la frustration, voire une profonde blessure. Les conversations dans des environnements bruyants, les appels téléphoniques ou les simples échanges quotidiens peuvent rapidement s’avérer épuisants ou sources de quiproquos.
À l’échelle mondiale, plus de 1,5 milliard de personnes, soit environ 20% de la population mondiale, sont sourdes ou malentendantes. (UK College of Health Sciences, 2024)1
Le quotidien d’une personne malentendante est jalonné de situations délicates. Dans le cercle familial, il s’avère fréquemment nécessaire de demander une reformulation ou de signaler une perte d’information, exigeant ainsi une patience et une compréhension mutuelles indéfectibles. Dans le milieu professionnel, il incombe souvent de faire répéter certaines consignes ou de solliciter des traces écrites afin de ne pas perdre le fil des échanges, tout en demeurant extrêmement attentive aux signaux non verbaux de ses collaborateurs. Même lors de sorties ordinaires, telles qu’une visite au marché ou la participation à un événement social, le brouhaha ambiant rend l’audition particulièrement ardue et exténuante. Il convient dès lors d’apprendre à s’adapter, à communiquer autrement et à concevoir de nouvelles stratégies pour se faire comprendre. Informer son entourage devient alors une nécessité absolue pour instaurer des échanges clairs et bienveillants, tout en favorisant l’inclusion et l’empathie.
Je suis personnellement atteinte, depuis plusieurs années, d’une otosclérose bilatérale, une pathologie qui altère la transmission des sons vers l’oreille interne et entraîne une perte auditive progressive. Prendre conscience que l’on vit avec un handicap, après l’avoir longtemps ignoré, constitue une épreuve bouleversante. Cela requiert un temps de deuil et d’acceptation, car l’on se heurte à la réalité d’une limitation qui imprègne chaque sphère de l’existence. Il m’a fallu apprendre à composer avec mes fluctuations émotionnelles, à apprivoiser mes moments de frustration et à affronter le regard parfois dénué de compréhension d’autrui. Ces expériences m’ont enseigné qu’il faut puiser dans une force intérieure incommensurable et s’armer d’un courage inébranlable pour poursuivre son chemin en dépit des obstacles.
Afin de pallier cette affection, j’ai récemment subi deux interventions chirurgicales en l’espace de sept mois. La première m’a permis de recouvrer partiellement mon ouïe, tandis que la seconde, plus récente, m’impose encore une période de convalescence. Ces opérations se sont révélées éprouvantes, tant sur le plan physique qu’émotionnel, mais elles m’ont également offert l’opportunité de retrouver peu à peu une audition fonctionnelle et de réinvestir pleinement mon existence. Les périodes de repos et de convalescence s’avèrent longues et parfois fastidieuses, mais elles m’octroient également le temps de méditer sur ma propre résilience et sur la direction que je souhaite donner à ma vie au sortir de ces épreuves.
Le défi des malentendants
Vivre avec une déficience auditive ne se cantonne pas à une épreuve strictement physique : elle modifie en profondeur notre perception du monde et notre rapport à l’autre. Elle exhorte à cultiver des facultés inattendues, telles qu’une attention accrue aux expressions faciales, au langage corporel et à l’ensemble des signaux non verbaux. La communication s’en trouve plus consciente et créative, car l’on apprend à s’exprimer différemment et à déchiffrer le monde grâce à des sens aiguisés. Ce cheminement incite par ailleurs à sensibiliser et à éduquer son entourage, œuvrant ainsi pour une inclusion authentique et respectueuse.
Il arrive que le silence partiel engendre un profond sentiment de vulnérabilité. L’incapacité à entendre distinctement, doublée de la crainte du quiproquo, peut inciter au repli sur soi et à l’évitement de certaines interactions sociales. Ces parenthèses de solitude ne sauraient être perçues comme une faiblesse, mais bien comme une nécessité : elles permettent de se recentrer afin de s’armer d’une confiance nouvelle pour affronter le monde. Apprendre à reconnaître et à embrasser cette vulnérabilité fait partie intégrante du cheminement vers la résilience et la pleine maîtrise de son destin, par-delà les affres du handicap.
Une méprise à laquelle je me heurte fréquemment consiste à confondre la malentendance avec un refus d’écouter. D’aucuns peuvent supposer que l’on choisit délibérément de l’ignorer ou de se soustraire à la conversation, alors qu’en réalité, nous déployons des efforts considérables pour la saisir. Cette confusion s’avère particulièrement blessante, car elle trahit une méconnaissance flagrante de notre réalité quotidienne. Instruire son entourage et expliciter les implications de la déficience auditive demeurent des démarches cruciales pour déconstruire ces idées reçues et forger des relations plus équitables.
Par conséquent, l’impact psychologique et émotionnel de ce handicap ne saurait être sous-estimé. La fatigue auditive, l’anxiété liée à une communication perpétuelle et le sentiment d’isolement constituent parfois un fardeau pesant. Il importe de reconnaître ces états d’âme et de solliciter du soutien, que ce soit auprès de professionnels, d’associations ou de ses proches. Accepter la normalité et la légitimité de ces émotions permet de forger des stratégies d’adaptation et de préserver sa santé mentale.
La force intérieure et la foi comme boucliers
Au fil de mon parcours, j’ai saisi que la focalisation sur mes forces, plutôt que sur mes vulnérabilités, constituait la clé de mon épanouissement. Chaque victoire, si infime fût-elle, a raffermi ma confiance et m’a prouvé que mon handicap ne définissait en rien mon identité ni mon potentiel. Cette philosophie m’a insufflé la force de me fixer des objectifs personnels et professionnels ambitieux, et de les concrétiser au mépris des obstacles inhérents à ma condition. Elle m’a également enseigné l’art de célébrer les triomphes du quotidien, car chaque pas en avant participe à l’édification d’une existence riche et équilibrée.
La foi a joué un rôle cardinal dans mon évolution. Chaque épreuve s’érige en une opportunité précieuse de se rapprocher de Dieu. Dans l’écrin du silence et de la vulnérabilité, la prière est devenue un havre de paix et un inépuisable vivier de force, m’octroyant la grâce d’aborder chaque aube avec patience et sérénité. Ma foi m’a secourue dans l’acceptation de l’immuable et dans le perfectionnement du perfectible, sublimant chaque épreuve en une leçon d’existence et en une force motrice. Elle m’a enfin enseigné que la gratitude et la persévérance s’avèrent des boucliers redoutables face aux tumultes de la vie.
Le soutien de la société
Un pan fondamental de ce parcours fut l’accompagnement médical et hospitalier. Les médecins, chirurgiens et membres du corps infirmier se sont révélés des alliés inestimables. Leur expertise conjuguée à leur profonde humanité m’a permis d’appréhender ma condition, de me préparer sereinement aux interventions et de bénéficier d’un suivi postopératoire des plus efficients. Ce soutien professionnel a grandement contribué à la restauration d’une ouïe fonctionnelle, à la gestion de ma convalescence et à la dissipation de mes moments de lassitude ou d’angoisse. Les recommandations médicales, la rééducation auditive ainsi que les réglages sur mesure demeurent des préalables indispensables au recouvrement de la confiance et de l’autonomie.
La technologie et l’appareillage auditif jouent un rôle prépondérant dans le quotidien des personnes malentendantes. Les dispositifs modernes et les prothèses auditives optimisent considérablement la communication tout en allégeant la charge de la fatigue cognitive. Les signaux visuels, le sous-titrage et les innombrables outils numériques offrent la possibilité de suivre les échanges et de préserver son indépendance au sein des interactions sociales. La maîtrise de ces technologies, conjuguée au déploiement de stratégies de communication personnelles, s’avère indispensable pour regagner en assurance et s’impliquer activement dans la sphère privée comme professionnelle.
Par-delà l’assistance médicale, la sensibilisation du corps social demeure une nécessité impérieuse. Rares sont ceux qui mesurent la complexité des défis auxquels nous sommes confrontés chaque jour. Éduquer les institutions scolaires, les milieux professionnels et les communautés citoyennes permet d’édifier un environnement véritablement inclusif, empreint de respect et de bienveillance. Une meilleure appréhension de ce handicap garantit l’égalité des chances et dissipe les quiproquos, à l’instar de la fâcheuse assimilation de la malentendance à une simple inattention.
Faire face au handicap
L’expérience de la malentendance s’est révélée être une profonde introspection. J’y ai appris à délimiter mes capacités, à célébrer mes avancées et à forger ma résilience. La bravoure ne réside pas uniquement dans l’affrontement des obstacles, mais aussi dans l’acceptation de ses propres failles, et dans la volonté farouche d’avancer en dépit de celles-ci. Ce cheminement m’a démontré que les instants de repli, les tribulations et les épreuves constituent autant de tremplins pour grandir, se découvrir et s’affermir.
Le soutien de mon entourage fut d’une importance capitale. Mon époux, ma mère, mon regretté père, ma famille, mes amies ainsi que mes collègues se sont érigés en piliers inébranlables, me prodiguant leurs encouragements aux heures les plus sombres. Le partage de mon vécu et la sensibilisation de mon cercle ont métamorphosé ma vie sociale et professionnelle. La communication s’écoule avec davantage de fluidité et d’empathie dès lors que l’on prend le temps de s’informer et de saisir la réalité tangible des personnes atteintes de surdité partielle. Ceci prouve que l’adversité possède le don, non seulement de cuirasser l’individu, mais également de sublimer les relations humaines.
Mon épanouissement actuel, tant sur le plan personnel et spirituel que professionnel, atteste que le handicap ne scelle en rien notre identité, ni notre aptitude à la réussite. Chaque pas franchi, chaque leçon assimilée métamorphose l’épreuve en force, élevant la malentendance au rang d’une expérience suprême de résilience, de foi et de découverte intime. En livrant ce témoignage, j’espère œuvrer à la sensibilisation du public, exhorter la société à mieux appréhender les défis inhérents à ce handicap, et inspirer d’autres âmes à capitaliser sur leurs atouts, à croire en leur potentiel et à persévérer contre vents et marées. Toute personne malentendante mérite d’être écoutée, comprise et épaulée ; et la moindre initiative visant à bâtir un environnement inclusif détient le pouvoir inestimable de transformer des vies.
À propos de l’auteure : Habeeba Hajrah Jeeawody, citoyenne mauricienne, est titulaire d’une maîtrise en psychologie managériale de l’Université de Technologie de Maurice, ainsi que d’une licence en sécurité et qualité alimentaires de l’Université de Maurice. Elle œuvre au sein de la fonction publique mauricienne depuis huit ans et a exercé la fonction de Sadr Lajna (Présidente) pour la Lajna Ima’illah (Organisation auxiliaire des femmes ahmadies) de Triolet, à Maurice, de 2022 à 2024. Elle assume actuellement diverses responsabilités au sein de plusieurs départements de la Lajna Ima’illah de Triolet et a intégré la Section Féminine de La Revue Des Religions en mars 2025.
- UK College of Health Sciences (2024).Changing Mindsets : Learn Facts About Hearing Loss on World Hearing Day : https://chs.uky.edu/about/news/changing-mindsets-learn-facts-about-hearing-loss-world-hearing-day#:~:text=Globally%2C%20more%20than%201.5%20billion,keep%20people%20from%20seeking%20help. ↩︎











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