Science

L’abattage halal, une barbarie selon la science ?

Chaque année, à l'approche de l'Aid El Kabir, le débat sur la place accordée au bien-être animal en Islam ressurgit. L'abattage rituel pratiqué lors de cette journée est considéré par l'opinion publique comme barbare et inhumain, est-ce vraiment le cas ?

Par Dr Talha Rashid

Chaque année à l’approche de l’Aïd El Kabir, dite fête du sacrifice, le débat du bien-être animal ressurgit. L’islam est accusée en tant que religion de ne pas veiller au bien-être animal, et les musulmans accusés d’être des bouchers sauvages qui égorgent des millions d’animaux de manière sauvage ce jour, sans avoir recours à aucune méthode d’étourdissement pour réduire la douleur des animaux.

Avant de continuer, il est important de définir ce qu’est l’étourdissement.

L’étourdissement

L’étourdissement est défini comme tout procédé qui, lorsqu’il est appliqué à un animal, le plonge immédiatement dans un état d’inconscience où il est maintenu jusqu’à sa mort.[1] Depuis 1964, la réglementation française impose l’étourdissement des animaux terrestres afin de les insensibiliser à la douleur. Plusieurs méthodes existent et permettent d’insensibiliser l’animal tels que l’étourdissement électrique, au gaz ou par percussion.

La spécificité des abattages rituels, halal et casher, est que l’animal n’est pas étourdi avant d’être sacrifié. Pour cette raison, de nombreuses questions sont soulevées sur ces abattages, notamment sur la souffrance éprouvée par les animaux. Une grande majorité de personnes considère que c’est ignoble, inhumain, que de sacrifier un animal sans l’étourdir au préalable, car celui-ci ressentirais une vive douleur comme il n’est pas insensibilisé, étourdi. Qu’en est-il vraiment ?

Avant d’aborder la question de la souffrance éprouvée par les animaux lors des abattages rituels. Je souhaite rappeler brièvement les méthodes qui sont employées dans les abattoirs pour étourdir les animaux, et les insensibiliser à la douleur.

Il y a trois grandes méthodes qui sont utilisées :

  • L’étourdissement électrique aussi appelé électronarcose se fait en envoyant un courant électrique à travers le cerveau ou le cœur de l’animal avant l’abattage.
  • L’étourdissement par percussion. Un dispositif, tel que le pistolet d’abattage (ou matador), qui frappe l’animal sur la tête, avec ou sans pénétration, est utilisé. L’étourdissement par percussion produit une perte de conscience immédiate par traumatisme crânien.
  • L’étourdissement au gaz, consiste à exposer les animaux à un mélange de gaz respiratoires qui provoque une perte de conscience ou la mort par hypoxie ou asphyxie.

Une majorité de personnes pense que l’étourdissement est une méthode totalement efficace et indolore, apportant un grand confort à l’animal pendant l’abattage, la confondant souvent avec « endormissement ». Or comme nous venons de le voir, étourdir les animaux dans les abattoirs consiste à les « électrocuter » ou à « fracasser » la boîte crânienne de l’animal, des méthodes qui ne sont pas des plus douces et qui peuvent être plus ou moins efficaces selon les animaux. Lorsqu’elles sont mal effectuées, lorsque les opérateurs sont malformés ou ne prennent pas le temps de faire la procédure correctement, ou bien lorsque le matériel est défectueux ou pas correctement paramétrer, cela peut causer une grande souffrance pour les animaux.  

En 2009, l’INRA a été mandaté par le ministère de l’Agriculture pour mener un travail d’expertise sur la douleur. Une commission d’experts a été nommée, présidée par M. Le Neindre.

Je présente quelques résultats de ces travaux. Le groupe de scientifique a estimé que lors d’étourdissement par la méthode de la tige perforante, le taux d’échec de la perte de conscience était entre 6 et 16%. Ce taux est variable en fonction du type d’animal et de la précision et dextérité du manipulateur. L’électronarcose peut être, elle aussi, parfois défaillante en fonction de l’abattoir, de la qualité de l’équipement, de la taille et de la forme des animaux : le groupe de scientifique estime le pourcentage d’étourdissements non satisfaisants par cette technique entre 2 et 54% chez les ovins. Cette grande variation s’explique aussi par la présence de laine empêchant la bonne conduction du courant.[2]

En 2012, Zivotofsky et ses collègues, étudient l’étourdissement avec électronarcose. Ils concluent que cette pratique peut être à l’origine de fractures, douleur musculaire, et stress lors de la phase de crise d’épilepsie.[3]

Lors d’une enquête réalisée dans un abattoir en Italie sur 1020 lapins pour évaluer l’efficacité de l’étourdissement par électrocution,[4] le comportement de ces lapins a été analysé entre le moment de l’électrocution et la mort de ces lapins. L’étude a montré que chez 11% des lapins le système d’électrocution a été mal installé, l’étourdissement avait échoué chez 3 lapins. Les auteurs de cette étudie italienne ont conclu que :

« Cette enquête a révélé que les électrodes pouvaient être positionnées de manière incorrecte sur de nombreux animaux causant probablement des souffrances inutiles. Le rétablissement avant la mort, même si c’est le cas chez peu d’animaux, indique que la durée de l’étourdissement n’est pas suffisante dans certains cas. »

Le fait que l’étourdissement peut également être source de souffrances est également rappelé par des organismes comme l’Agence canadienne de l’inspection des aliments :

« Malgré ses résultats bénéfiques, permettant d’éviter les souffrances et les douleurs, l’étourdissement est une activité d’abattage reconnue universellement qui représente un important risque pour le bien-être de l’animal. La méthode d’étourdissement peut non seulement causer de la souffrance si elle est mal effectuée, mais elle peut aussi donner lieu à une situation tout à fait inacceptable où un animal encore conscient est exposé à des procédures d’habillage qui lui causeront beaucoup de souffrance et d’angoisse avant de mourir. »[5]

L’association L214, engagée pour le bien-être animal, qui s’est fait connaître par la publication de vidéos chocs d’animaux maltraités ou élevés dans des conditions ignobles tournées dans des abattoirs français, a également précisé dans un article publié sur leur site internet et intitulé « L’abattage avec étourdissement » :

« Qu’on ne s’y trompe pas : si le mot « étourdissement » est parfois confondu avec « endormissement », il désigne une réalité des plus brutales, les méthodes actuellement pratiquées étant le choc électrique (pour les volailles, moutons, chèvres, lapins et une partie des cochons), la perforation de la boîte crânienne (pour les bovins et les chevaux), et l’asphyxie au gaz (pour une partie des cochons et des volailles). Aucune de ces méthodes ne permet de garantir un abattage indolore de tous les animaux. Et certaines sont même systématiquement longues et douloureuses. »[6]

Ainsi, l’étourdissement est de loin d’être une méthode indolore et ne causant aucun stress pour l’animal.

Le sacrifice sans étourdissement

En islam, une emphase très importante est mise sur le bien-être animal, et surtout au moment du sacrifice. L’animal à sacrifier ne doit pas souffrir de douleurs inutiles lors de sa mise à mort.

Le Prophète de l’Islam (que la paix soit sur lui) a insisté sur la manière d’abattre les animaux, et a déclaré qu’elle doit être la moins douloureuse possible pour eux. Il a recommandé de bien aiguiser la lame de l’instrument servant à égorger, d’éviter de le faire devant l’animal que l’on désire égorger, d’éviter d’égorger cette dernière devant une autre et a interdit de briser son cou, ou de le dépouiller avant qu’il ne soit complètement mort. Il a dit dans ce sens :

« Allah prescrit la bienfaisance en toute chose. Ainsi si vous tuez, tuez convenablement et si vous égorgez faites-le avec soin : aiguisez bien la lame de votre couteau et épargnez à la bête des souffrances. »[7]

Une autre fois, le Prophète (que la paix soit sur lui)  vit un homme en train d’aiguiser la lame de son couteau devant une bête et lui fît la remarque suivante :

« Tu aurais dû le faire avant de l’amener à l’abattoir ! Veux-tu la tuer deux fois ? »[8]

Ces paroles du Prophète de l’Islam (que la paix soit sur lui) illustrent l’importance accordé au bien-être animal en Islam. Les musulmans qui sacrifient les animaux selon un abattage rituel doivent particulièrement veiller à cela.

L’abattage halal commence par la prononciation du nom d’Allah, suivie d’une incision rapide avec un couteau très aiguisé sur le devant du cou. L’animal doit être couché sur son flanc et bien immobilisé. Le fait de couper l’approvisionnement en oxygène en sectionnant les artères carotides, les veines jugulaires, la trachée et l’œsophage, affecte directement les fonctions du cœur et du cerveau qui sont appelés « centres fonctionnels de la vie » du corps. En privant instantanément le cerveau du flux d’oxygène et de glucose, le cœur permet une mort facile et indolore en quelques secondes. Assurer une perte de sang rapide et maximale (75 à 80 % de la quantité totale de sang d’un animal) est également d’une importance cruciale lors de l’abattage halal, car cela provoque un choc hémorragique qui soulage l’animal. En ce qui concerne les préoccupations supplémentaires en matière de bien-être animal, les animaux doivent être en bonne santé et détendus. Une bonne relaxation fournit l’énergie musculaire nécessaire pour diminuer le niveau de pH et réduire les risques de développement microbien, tout en améliorant le goût de la viande.[9]

Un électroencéphalogramme (EEG) est un examen qui permet de mesurer et d’enregistrer l’activité électrique du cerveau. L’EEG a recours à des détecteurs, ou électrodes, qu’on fixe à la tête et qu’on relie par des fils à un ordinateur. L’EGG permet également de mesurer la douleur. Les enregistrements EEG effectués dans des conditions de recherche expérimentale sont considérés comme la méthode la plus objective pour évaluer la perception de la douleur en fonction de l’état d’inconscience de l’animal.

L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a proposé que les enregistrements EEG soient utilisés dans les recherches évaluant les interventions d’étourdissement[10]. Au cours de l’une des expériences menées par Schulze et Hazem[11] sur des moutons et des veaux, certains animaux ont été abattus selon la méthode halal et d’autres par un pistolet d’abattage. Les activités cérébrales et cardiaques ont été mesurées par les enregistrements EEG pendant le processus. Il est intéressant de noter qu’aucun changement n’a été observé dans l’activité cérébrale au cours des 3 premières secondes dans les enregistrements EEG de l’abattage halal, ce qui indique que l’animal n’a ressenti aucune douleur pendant ou juste après l’incision. Trois secondes plus tard, l’EEG a enregistré un état de sommeil profond ou d’inconscience. Les auteurs ont attribué cette situation à la grande quantité de sang perdue par l’animal. Par conséquent, après six secondes d’incision, l’EEG n’a enregistré aucune activité cérébrale, ce qui signifie que l’animal n’a ressenti aucune douleur, le cœur battait toujours pour chasser le maximum de sang du corps par l’action réflexe de la moelle épinière.

Dans un autre article publié dans le journal Veterinary Record en 2004[12], Dr Stuart Rosen, fait une très belle synthèse des données physiologiques et comportementales (neurophysiologiques, électro-physiologiques,…) disponibles pour les animaux sacrifiés lors d’un abattage rituel. Dr Rosen conclue : « En conclusion, après un examen des questions physiologiques en jeu et des données expérimentales, on peut affirmer que la shechita (abattage rituel juif) est une méthode indolore et efficace pour étourdir et abattre un animal en un seul acte rapide. »

Ainsi, de nombreuses études scientifiques menées par des équipes différentes et dans des pays différents ont conclu que l’abattage rituel, sans étourdissement est le moins stressant et douloureux pour les animaux. Cette conclusion est également corroboré par l’expérience d’experts français, comme celle du célèbre boucher français Yves-Marie Le Bourdonnec, dont la famille baigne dans cette univers depuis plusieurs générations et qui a 35 ans d’expérience. Lors d’une émission sur I-télé dont il était l’invité Yves-Marie Le Bourdonnec a déclaré :

« Depuis 1964, il y a l’abattage par étourdissement. On n’étourdit pas gentiment l’animal. Il faut savoir qu’un bœuf, on lui fracasse le crâne et qu’un petit animal on l’électrocute. Qui peut nous dire qu’égorger, c’est moins bien que fracasser le crâne d’un animal ? »

Il a ajouté : « Moi, je suis pour le tout-égorgement et on n’aura plus de problèmes. Tous les animaux. L’abattage par égorgement est le plus efficace pour éviter le stress de l’animal. Et je le constate tous les jours. Donc je suis pour l’abattage par égorgement. Je pense que l’étourdissement est une erreur. Quand on a instauré l’étourdissement, on l’a fait pour les cadences infernales des abattoirs. C’est pas du tout pour le bien-être animal. Il faut arrêter de penser ça. »

Conclusion

Les données de nombreuses études qui ont évalué le bien-être animal ont conclu que la méthode d’abattage sans étourdissement est la méthode la moins stressante et la moins douloureuse pour les animaux, à condition qu’elle soit réalisée dans les bonnes conditions, telles qu’enjointes en islam. Il est important que les personnes qui se lancent dans des débats publics sur cette question prenne le temps de prendre connaissance de l’ensemble des études réalisées avant de prendre des positions fermes et fortes sur l’abattage rituel, le considérant comme une méthode barbare, alors qu’elle est loin de l’être.


A propos de l’auteur : Talha Rashid est titulaire d’un doctorat en biologie moléculaire et cellulaire de l’Université Paris Descartes. Il est Rédacteur-en-Chef de La Revue des Religions, et intervient régulièrement dans différents programmes sur la chaîne MTA.


Références

[1] Directive 93/119/CE du Conseil du 22 décembre 1993 sur la protection des animaux au moment de leur abattage ou de leur mise à mort. Chapitre premier, article 2.5.

[2] «​ ​l’abattage rituel en France », Dr. S. M-T. Pouillaude-Bardon, thèse de l’école nationale vétérinaire de Toulouse, 1992

[3] Zivotofsky, A. Z., & Strous, R. D. (2012). A perspective on the electrical stunning of animals: Are there lessons to be learned from human electro-convulsive therapy (ECT)? In Meat Science, volume 90, pages 956–961.

[4] Nodari S., et al, 2008

[5] https://inspection.canada.ca/exigences-et-documents-d-orientation-relatives-a-c/produits-de-viande-et animaux pour-alimentation-hu/methodes-d-abattage-et-de-surveillance/fra/1539372028443/1539372028884?chap=0

[6] https://www.l214.com/animaux/abattage/avec-etourdissement/

[7] Rapporté par Sahih Muslim

[8] Rapporté par At-Tabarani

[9] Yardimci M. et al, 2019

[10]  EFSA (2013) Guidance on the assessment criteria for studies evaluating the effectiveness of stunning interventions regarding animal protection at the time of killing. Europe Food Safety At J 11: 1-41.

[11] Schulze W, et al 1978

[12] Rosen SD (2004) Physiological insights into Shechita. Vet Rec 154: 759-65.