Islam

Histoire de la Ka’bah

Il y a deux ans, la barre des 3 millions a été franchie. Pour la première fois, plus de 3 millions de pèlerins, de cultures et de nationalités différentes, se sont rendus sur une étroite bande de terre, autrement stérile, au cœur de l'Arabie pour y accomplir leur devoir en tant que musulmans.

Le rassemblement annuel du Hadj exige des personnes présentes qu’elles visitent une série de monuments spirituels et sacrés dans un rayon de trente kilomètres, le tout en l’espace de cinq à six jours. L’un de ces monuments est incontestablement le plus sacré, le plus vénéré et le plus saint des sanctuaires de l’Islam, le point cardinal vers lequel le monde musulman se tourne quotidiennement pour se prosterner devant Dieu. Son nom est la Ka’bah, qui se traduit littéralement de l’arabe par « le cube », mais il est aussi appelé Baytul Haram ou « la Maison Sacrée ». Son caractère sacré pour les musulmans provient de deux sources principales : premièrement, le fait que le prophète Mohammad (s.a.w.) avait reçu l’ordre divin de restaurer le temple auparavant idolâtre à sa fonction d’origine, à savoir un symbole de l’unicité de Dieu et du monothéisme ; et deuxièmement, le fait que le Coran affirme qu’il s’agit d’une « Maison fondée pour l’humanité »2 (le mot « maison » faisant référence à un lieu de culte). C’est cette dernière affirmation qui a suscité un vif débat, non seulement entre les musulmans et les non-musulmans dont les avis s’opposent sur la légitimité d’une telle revendication, mais aussi au sein des communautés savantes musulmanes qui restent divisées quant à sa chronologie et sont en désaccords concernant la période de sa construction.3 C’est dans ce contexte que cet article explorera la question des origines de la Ka’bah et tentera d’élucider la dialectique de plus en plus floue qui s’est depuis lors créée entre ceux qui nient les origines anciennes de la Ka’bah et ceux qui acceptent fermement son héritage historique.

Le rôle de l’archéologie est essentiel dans la recherche de réponses à cette question et à d’autres questions pertinentes, telles que : quelles sont les preuves matérielles de la Ka’bah et jusque quand remonte son origine ? Son origine remonte-t-elle aux premières populations humaines – à savoir Adam (a.s.) et sa communauté – ou bien Abraham (a.s.) et son fils Ismaël (a.s.) étaient-ils à l’origine de son érection initiale ? De telles questions sont essentielles à l’étude des origines de ce bâtiment unique et, si elles s’avèrent exactes, elles permettraient non seulement de rétablir la légitimité du Coran en tant que source de connaissance, mais aussi de rétablir le lien spirituel associé au site de la Ka’bah et aux environs de La Mecque, la ville où réside ce monument. Si un livre révélé il y a quatorze cents ans pouvait affirmer avec précision qu’une structure donnée incarnait le premier lieu unifié du culte monothéiste de l’humanité – avant les progrès de l’archéologie et de la datation par le radiocarbone – alors la nature divine de ce texte écrit ne serait que davantage confirmée. Pour cela, il est nécessaire de remonter à la toute première époque pour tenter de comprendre comment et quand cette structure a vu le jour.

Origines : Migration des Hommes et Adam (a.s.) comme premier Hadji

Il y a environ 150 000 ans, les Hommes résidaient exclusivement en Afrique. Les êtres humains étaient peu nombreux, ils dépendaient de la chasse et de la récolte comme moyen de subsistance et de survie, et vivaient en petites communautés de dix à quinze individus.4 60 000 ans avant J.-C., nous avions colonisé une grande partie de l’Afrique australe et orientale et nous avons continué à conquérir de nouveaux territoires, ce qui a suscité la nécessité d’explorer des horizons nouveaux et plus lointains. C’est cette stratégie expansionniste qui a poussé nos premiers ancêtres à entreprendre des voyages au-delà du continent qu’ils connaissaient déjà. Il est intéressant de noter que l’itinéraire le plus logique aurait été de continuer vers l’ouest, dans une Afrique plus centrale et occidentale qui restait relativement inhabitée et peu fréquentée. Cependant, la route qu’ils ont choisie était à l’est, dans l’étendue de terre appelée le Hejaz, qui s’étend le long de la côte occidentale de la péninsule arabique.5

La pertinence de ce choix dans le cadre de cette discussion vient du fait que La Mecque, et par extension la Ka’bah, sont toutes deux situées dans le Hejaz. En effet, la capitale moderne de la municipalité saoudienne du Hejaz est La Mecque. Par conséquent, la première question qui nous vient à l’esprit est : pourquoi ? Pourquoi les premiers groupes de migrants se sont-ils aventurés vers l’est, pour finalement s’installer à proximité du site qui devait accueillir la « première maison de culte » selon le Coran ?

Une brève parenthèse s’impose ici pour aborder une question essentielle. Les érudits islamiques s’accordent largement à dire que la Ka’bah, quel que soit le moment où elle a été bâtie, avait presque complètement disparue avant sa reconstruction par Abraham (a.s.) . Hazrat Mirza Nasir Ahmad (r.a.), le troisième calife de la communauté musulmane Ahmadiyya, décrit ainsi la situation :

« La progéniture d’Adam (a.s.) qui s’était dispersée pour former des nations séparées et distinctes et qui jouissait de la compagnie de leurs Prophètes exclusifs, a perdu tout intérêt pour la Maison d’Allah fondée pour toute l’humanité. Les Hommes ont négligé la Maison d’Allah à tel point que, suite aux aléas de la vie, au manque d’entretien, et parce qu’elle n’était pas habitée, même les traces de cette Maison, la Ka’bah, ont été effacées. »6

Les archéologues sont donc confrontés à une énigme paradoxale : s’il n’y avait aucune trace de la Ka’bah avant Abraham (a.s.), comment trouver des preuves de son existence antérieure ? Et si nous manquons de preuves de son existence passée, comment pouvons-nous prouver que la Ka’bah a été la première « maison » fondée pour l’humanité ? Ce problème de méthodologie est courant pour les archéologues qui explorent notre passé profond. En effet, très peu d’artefacts et de matériaux peuvent survivre aussi longtemps, et les matériaux organiques – tout ce qui est fait de bois, de cuir, de matériaux végétaux, etc. – ne survivent presque jamais, sauf s’ils sont préservés dans certaines conditions de conservation. Les archéologues s’appuient donc sur des preuves secondaires, comme par exemple la migration des premiers humains vers des terres lointaines comme l’Indonésie et l’Australie. Nous savons qu’ils ont dû voyager au moyen d’une sorte de bateaux pour atteindre ces localités, mais les preuves relatives aux bateaux ou aux radeaux en bois sont presque inexistantes en raison de contraintes liées à la taphonomie (préservation). De la même façon, nous pouvons retrouver des preuves de l’existence de la Ka’bah à partir d’éléments secondaires, comme dans ce cas-là en témoigne la première migration des Hommes dans le Hejaz. D’un autre côté, on peut imaginer que la région de La Mecque ait exercé un attrait presque gravitationnel, inspiré par la munificence divine. Cela ne confirme pas d’emblée que les Hommes se sont déplacés vers cette région de l’Est en raison d’une inspiration divine, mais cette migration pourrait être à l’origine de la notion de pèlerinage. Le concept général de pèlerinage est sous-tendu par l’idée d’un voyage éprouvant. Encore aujourd’hui les pèlerins se préparent bien à l’avance aux épreuves et aux appréhensions qui sont associées à l’ensemble du voyage, bien qu’ils bénéficient des moyens de transports modernes. Nos premiers ancêtres ont peut-être sanctifié ce premier passage hors d’Afrique en y construisant un lieu de culte et en retournant vers ce lieu pour le commémorer : ce qui serait en fait le précurseur du Hadj.

Quant au débat théologique sur le rôle d’Adam (a.s.) dans la construction de la Ka’bah, il semblerait qu’il en ait été l’architecte initial, et donc le premier Hadji. Bien que certains universitaires musulmans contestent cette affirmation7 – pensant plutôt que la naissance de la Ka’bah a coïncidé avec celle d’Abraham (a.s.) – la thèse selon laquelle Adam (a.s.) ait été le premier individu à entreprendre le Hadj est largement soutenue par des personnalités éminentes de l’histoire de l’Islam (par exemple par al-Tabari, al-Qurtubi, Ibn Kathir et Ibn al-Jawzi).8 Hazrat Mirza Nasir Ahmad (r.a.) a également défendu cette thèse en faisant des recherches approfondies sur le sujet. À cet égard, il écrit : « Dieu tout-puissant, dans Sa parfaite Sagesse, a octroyé la révélation à Adam (a.s.) et Il a fait reconstruire Sa Maison pour tous les peuples de cette époque et Il a lié tous les descendants de Adam à cette Maison. »9

Par extension, en faisant allusion à la construction de la Ka’bah par Abraham (a.s.) le Coran affirme : « Purifiez Ma Maison pour ceux qui en font le tour et pour ceux qui y séjournent pour leurs dévotions et ceux qui s’inclinent et se prosternent en Prière. »10 Le mot à souligner ici est «purifiez». En effet, si auparavant la Ka’bah ou la Mecque n’avait pas été associée à un lieu de culte, alors l’emploi du terme « purifiez » aurait été redondant, car un nouveau bâtiment est pur de par sa nature. L’emploi du mot « purifiez » sous-entend donc qu’il existait déjà mais qu’il est tombé en état de désuétude, voire a été mal utilisé, et qu’il a dû être purifié par Abraham (a.s.). Considérant cela, il semblerait que le manteau du premier Hadji puisse être attribué sans aucun doute à celui d’Adam (a.s.) plutôt qu’à celui d’Abraham (a.s.).

L’héritage de la Ka’bah et les origines de la civilisation

Ce qui est fascinant d’un point de vue archéologique, c’est que la Ka’bah semble avoir laissé un héritage dès une époque précoce, un héritage qui s’est transmis à travers le paysage au sens large. Plusieurs sites archéologiques de la période néolithique ont un modèle structurel similaire, notamment quand il s’agit de l’architecture des temples. Environ 10 000 ans avant J.-C., avec le développement de l’agriculture au Néolithique, les communautés ont progressivement abandonné leur mode de vie nomade et, pour la première fois, ont créé des colonies de peuplement, dont certaines abritaient d’importants sanctuaires d’adoration.11 Au Moyen-Orient, les preuves issues des sites archéologiques ressemblent typiquement à des lieux d’adoration et de prières. Les temples de cette époque se ressemblent beaucoup dans leur aspect global, ils sont constitués d’une enceinte circulaire avec une seule ou parfois plusieurs structures centrales en pierre qui constituent le centre d’attention. Des sites tels que Altit Yam en Israël et, plus particulièrement, Gobekli Tepe en Turquie, sont des exemples de ce type d’architecture singulière que les communautés ont commencé à construire.12 Gobekli Tepe, notamment, est parsemé de vastes dalles de pierre et d’enceintes mégalithiques semblables à ce à quoi la Ka’bah et ses environs immédiats auraient pu ressembler, bien que la fonction de Gobekli Tepe ait été différente de celle de la Ka’bah.  Cette pratique courante n’était pas propre à la seule région arabe actuelle. En effet, Hagar Qim à Malte, datant d’environ 3 000-600 ans avant J.-C., est également un formidable complexe mégalithique formé de pierres placées dans des enceintes circulaires.13 Vers 3000 avant J.-C., le système agricole originaire du Moyen-Orient est arrivé sur les îles britanniques, et les adeptes de ce mode de vie se sont mis à construire un autre type de monument sacré, de centre de culte – la célèbre structure circulaire connue sous le nom de Stonehenge. Stonehenge n’est pas la seule structure construite dans ce style, on estime que plus de mille structures circulaires en pierre ont été érigées dans tout le Royaume-Uni, s’étendant jusqu’à la pointe nord de l’Écosse. Mais ce qui est particulier dans le cas de Stonehenge, c’est que ce monument est rapidement devenu un lieu de pèlerinage. Des études récentes portant sur le corps d’un homme enterré près du site, et qui a été surnommé l’Archer d’Amesbury, ont démontré qu’il avait parcouru à pied une distance équivalente à la longueur du continent européen entre l’Italie et Stonehenge – un voyage de plus de 5 cents miles – en tant que pèlerin.14 Il convient donc de remonter aux origines de cette pratique qui s’est propagée depuis son noyau moyen-oriental et qui s’est ensuite dégradée avec le temps.

Compte tenu de tout ce qui précède, la notion d’héritage de la Ka’bah ressort de façon évidente. Au fur et à mesure de la dispersion des populations de la région du Hejaz, leurs croyances aux concepts fondamentaux du monothéisme, de la singularité et de l’unité, qui émanaient de la structure de la Ka’bah, se sont progressivement perdues. Alors que son caractère sacré semblait s’être perdu au fil du temps avec la corruption des croyances et la dispersion des populations de son voisinage immédiat, son existence même semblait s’être résorbée dans une mémoire lointaine. Cependant, on retrouve certaines caractéristiques de sa structure dans la construction d’autres lieux de cultes, notamment sur les sites archéologiques datant de cette époque. Il est probable que le symbole de la Ka’bah ait subsisté pendant des millénaires à travers le Moyen-Orient et au-delà, mais elle avait perdu son idéologie fondatrice et elle s’était transformée en un phare polythéiste. Ce n’est qu’avec la venue d’Abraham (a.s.) que démarra le premier projet de restauration.

Abraham (a.s.)  et le retour du Hadj

À l’époque d’Abraham, que l’on estime à environ 2 000 ans avant Jésus-Christ, le paysage sociopolitique du Moyen-Orient subissait des changements fondamentaux. La ville de sa naissance est communément reconnue comme étant celle d’Ur, capitale sumérienne qui, à l’époque, était probablement la ville la plus peuplée du monde avec quelque 65 000 habitants.15

D’un point de vue historique, Abraham (a.s.) avait probablement le rôle le plus important lié à la Ka’bah ; et le Coran lui attribue aussi de façon récurrente la notion de Hadj, et l’associe aux premiers rituels du pèlerinage. Dans le Coran nous pouvons lire : « Et souvenez-vous quand Abraham et Ismaël élevaient les assises de la Maison, tout en implorant : « Notre Seigneur, accepte ceci de nous ; car Tu es Celui Qui entend tout, Tu es l’Omniscient »16. Il est évident qu’un changement fondamental s’est produit avec l’avènement d’Abraham (a.s.). Auparavant, la Ka’bah, dans sa forme primitive, s’était érigée de manière isolée au milieu d’un paysage relativement aride. Suite aux prières d’Abraham (a.s.) mentionnées dans le verset cité ci-dessus, des demeurent ont été bâties dans les environs de la Ka’bah. C’est ainsi qu’est née la ville de La Mecque, offrant un lieu de sécurité et de paix pendant des milliers d’années, et ce jusqu’à aujourd’hui. D’un point de vue logistique, la création d’une ville dans cette région ne semblerait pas raisonnable compte tenu de son faible potentiel en production agricole. Un hadith (paroles du prophète Mohammad (s.a.w.)) nous donne un aperçu très précis des difficultés rencontrées par Abraham et sa famille. Le Prophète (s.a.w.) raconte :

« Hagar demanda à Abraham (a.s.) pourquoi il les abandonnait dans une vallée sans le moindre ami ou sympathisant, et sans rien pour se nourrir. Elle a réitéré sa question à plusieurs reprises, mais Abraham (probablement submergé par les émotions) a gardé le silence et n’y a pas répondu. Puis elle lui a demandé s’il faisait cela sous l’ordre de Dieu, et Abraham a répondu par l’affirmative. Sur ce, Hagar répondit que dans ce cas, Dieu ne les laisserait jamais périr. Puis Abraham (a.s.) s’en alla et, se tenant debout sur une colline d’où Hagar ne pouvait le voir, il tourna son visage vers la Ka’bah et éleva ses deux mains pour offrir la prière : « Seigneur, j’ai laissé certains de mes enfants dans une vallée incultivable près de Ta Maison Sacrée. » »17

Ce passage met en exergue deux choses. Premièrement, que malgré l’aridité de la région où se trouve la Ka’bah, une ville a pu non seulement émerger, mais aussi prospérer pendant des millénaires ; et deuxièmement, que la migration d’Abraham vers le Hejaz a abouti à la construction du monument qui personnifie le Hadj actuel. C’est au cours de cette période que le Moyen-Orient a connu une explosion démographique et la naissance de grandes villes a ensuite suivi. Il n’est donc pas surprenant que la reconstruction de la Ka’bah ait lieu pendant cette période de l’histoire de l’humanité, qui coïncide avec une période de grande tension et de bouleversements socio-politiques. L’extension territoriale de l’empire égyptien atteignait son apogée, tout comme l’empire assyrien, tandis qu’à l’est les Babyloniens émergeaient comme d’importants acteurs politiques. De surcroît, les dirigeants politiques avaient l’habitude de se considérer comme des divinités et ils contraignaient leurs sujets à les vénérer en tant que représentations de Dieu sur Terre. Le concept du monothéisme avait pratiquement disparu de l’opinion publique. Dans de ce contexte, la mission d’Abraham était plus qu’opportune, et la naissance d’une ville de culte, sereine et dévouée à un Dieu unique était encore plus marquante, compte tenu de ce qui se passait dans le monde à ce moment-là. La nécessité de restituer à la Ka’bah son rôle d’épicentre d’adoration était indispensable. C’est avec le développement et la croissance de La Mecque que la référence à cette ville a commencé à apparaître dans les textes historiques, soulignant par la même occasion ses origines lointaines.

La Mecque post-Abraham (a.s.) et le retour de l’idolâtrie

Un aspect intéressant de l’histoire de la Ka’bah est l’évolution cyclique de son usage passant de symbole du monothéisme, en lieu saint polythéiste puis son retour vers son usage d’origine. Ce processus illustre une tendance que l’on retrouve dans le domaine de la religion en général. Au départ, le monothéisme se répand, puis avec le temps il se dissipe progressivement et les enseignements d’origine sont délaissés, et au final la révélation divine réapparaît et réaffirme le monothéisme. Après la mission d’Abraham, le déclin progressif de la Ka’bah était perceptible et son mésusage commença à dominer. Malgré cette dégradation constante du modèle de perfection qu’elle incarne, le point essentiel à noter est que le site de la Ka’bah a toujours conservé sa renommée de lieu de sérénité et de dévotion, en effet certains récits historiques évoquent avec certitude la notion d’une Ka’bah préislamique, avant la venue de Mohammad (s.a.w.). Cette notion nécessite d’être mise en avant car une critique courante de certains membres du clergé non musulman est que La Mecque était un site relativement récent, apparu quelques siècles avant la naissance du prophète Mohammad (s.a.w.). Bien au contraire, en effet nous pouvons trouver des allusions fréquentes à la Ka’bah dans des écrits historiques bien connus et hautement crédibles, qui l’assimilent tous à un temple ou un lieu de culte important. L’éminent historien grec Diodore de Sicile (qui a vécu vers 30-60 avant J.-C. et donc quelque six cents ans avant l’avènement de l’Islam) faisant référence à la région du Hejaz, évoque une structure « spécialement honorée par les indigènes » et poursuit en ajoutant « qu’un autel très vieux de plusieurs années y est construit en pierre dure […] vers lequel les peuples voisins accouraient de tous les côtés »18. Cette description correspond parfaitement à celle de la Ka’bah, celle-ci étant une structure très vénérée, construite en maçonnerie et fréquentée par des peuples de pays lointains. Dans la même lignée, le polymathe gréco-égyptien Ptolémée (né vers 90 après J.-C.) a écrit une histoire dans laquelle il fait référence à une région du cœur de l’Arabie du nom de « Macrobia », qui semble avoir été un hybride gréco-arabe correspondant au nom de La Mecque.19

La Bible fait également référence à la vallée qui se trouve dans les environs de la Ka’bah comme une zone fréquentée par les pèlerins et considérée par une vaste majorité de la population comme un important lieu de pèlerinage. Dans le livre des Psaumes, nous pouvons lire « Bénis soient ceux qui habitent dans ta maison, ils te louent en permanence. Bénis soient ceux dont la force est en toi, dont le cœur se consacre au pèlerinage. Quand ils traversent la vallée de Baka, ils en font un lieu de sources ; les pluies d’automne la couvrent également de bassins »20  Baka est communément considéré comme étant le nom de la vallée environnante dans laquelle se trouve La Mecque. En effet, le Coran fait également mention de ce nom en déclarant : « Assurément, la première Maison qui ait été fondée pour l’humanité est celle de Bakkah »21 Certains érudits chrétiens sont prompts à nier cette affirmation, bien qu’elle soit irréfutable. Bakkah ou Becca est l’endroit où se trouve La Mecque, et cette affirmation est appuyée par la simple référence à « ta maison » et à « un lieu de sources » dans le passage des Psaumes ; La Mecque est célèbre pour ses sources comme celle d’Abi Zam Zam qui a jailli lors de l’arrivée d’Abraham (a.s.). Toutes les preuves des origines anciennes de la Ka’bah sont renforcées par ces allusions explicites dans les textes historiques. De même, certaines références dans des textes historiques plus récents laissent à penser que l’éminent chef militaire Alexandre le Grand (qui a vécu au IVe siècle avant J.-C.) s’est rendu sur le site de la Ka’bah lors de ses expéditions vers l’est, bien que cela reste discutable.

Ce qui est clair, c’est que le site de la Ka’bah a toujours été considéré avec beaucoup de respect et fut associé à la vénération. Les plus grands dirigeants ont eux aussi reconnu son caractère sacré et ont envoyé des cadeaux sur ce site, à l’instar de Sasan, ancêtre de la dynastie perse Sasanian.22 Étant donné sa renommée dans des pays lointains, il n’est pas impossible que certains prophètes aient pu se rendre sur ce site et ainsi devenir des Hadjis.

Finalement, c’est à l’Empire Nabatéen qu’il incomba d’assumer la responsabilité de la sauvegarde de la Ka’bah et le maintien de son statut de site de pèlerinage, mais ils y ont appliqué la doctrine du culte des idoles. Les Nabatéens – connus pour leurs prouesses architecturales et notamment la construction de temples dans des rochers comme à Petra et Mada’in Saleh – ont installé leurs idoles au-dessus, et même à l’intérieur de la Ka’bah. On estime qu’environ trois cent soixante idoles étaient présentes dans la structure, une idole pour chaque jour de l’année.23 Leur influence et leurs rituels ont été transmis aux Arabes jusqu’à l’avènement du prophète Mohammad (s.a.w.). Deux divinités en particulier, Al-Lat et Al-Uzza, sont évoquées dans de nombreux récits et paroles du Prophète Mohammad (s.a.w.), en faisant allusion au cadre religieux dominant au septième siècle après J.-C. ; car la tribu au sein de laquelle le Prophète Mohammad (s.a.w.) est né, (les Quraish) était soumise à ces deux divinités. Tout ceci reflète de façon évidente le fait que la Ka’bah ait toujours été considérée et reconnue comme étant un sanctuaire sacré indéniable, et que les récits historiques apportent suffisamment de preuves en faveur de cette affirmation.

Mohammad (s.a.w.) et la rénovation finale de la  Ka’bah

À l’époque du prophète Mohammad (s.a.w.), au VIIe siècle après J.-C., la ville de La Mecque était un lieu clé de pèlerinage. Les gardiens de la Ka’bah étaient de la tribu des Quraish, ils étaient chargés par les clans d’Arabie de protéger ce lieu saint et de recevoir tous les fidèles qui venaient le visiter. Le prophète Mohammad (s.a.w.) approuvait cette idée à une exception près, à savoir que tout comme Dieu était Un et qu’Il était le Dieu de l’humanité toute entière ; de la même manière, la Ka’bah devait être un symbole de l’unicité de Dieu et être un symbole pour l’humanité toute entière. Ainsi, les nombreuses idoles et totems ont été retirés pour laisser place à rien d’autre que l’unique cube de maçonnerie lui-même. L’importance n’était pas tant la structure, mais plutôt le symbole destiné à renforcer la croyance monothéiste, la croyance en un Dieu unique.

Ainsi, l’arrivée de l’Islam s’est accompagnée de la renaissance de la Ka’bah. Après avoir changé de mains, de caractère, de finalité et de pratique religieuse, le prophète Mohammad (s.a.w.) est réapparu sur le lieu de ce sanctuaire et en a effacé pour la dernière fois le caractère idolâtre. La Ka’bah a toujours incarné un important point de rassemblement par nature, se dressant désormais comme le lieu de culte monothéiste central pour toute l’humanité ; tout comme l’Islam proclame être la religion universelle pour toute l’humanité. Elle est à présent l’emblème éternel et intact de Dieu, tout comme l’Islam a proclamé être la religion éternelle de Dieu. La Ka’bah est devenue la direction vers laquelle tous les musulmans se tournent à l’heure de leurs cinq prières quotidiennes. Il n’y a guère d’icônes plus symboliques de cohésion et d’unicité qu’une communauté entière, qui se compte aujourd’hui par milliards, se tenant debout et se prosternant à l’unisson, en direction de la structure cuboïde qui représente l’essence de leur foi. D’Adam (a.s.) à Abraham (a.s.) puis jusqu’à l’arrivée de Mohammad (s.a.w.) et dans les périodes intermédiaires entre ces prophètes, les preuves archéologiques et historiques montrent avec une étonnante exactitude comment le modèle de la Ka’bah fut associé et adapté à aux courants religieux. De plus, ces témoins apportent des preuves solides qui soutiennent l’affirmation selon laquelle la Ka’bah a effectivement été la première Maison de Dieu fondée pour l’humanité.

Rizwan Safir est titulaire du Master « Archéologie du Proche-Orient » de l’université de Leiden, et a exercé en tant que superviseur de site de fouilles du British Museum dans l’ancienne ville d’Amara West au Soudan.

Par Rizwan Safir, Londres, Royaume-Uni

Bibliographie

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