Une société pluraliste face aux fêtes
Nous vivons dans une société où cohabitent différentes religions, traditions et philosophies de vie. Chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes, hindous, agnostiques et athées partagent les mêmes espaces urbains, les mêmes lieux de travail et parfois les mêmes tables familiales. Dans ce tissu social diversifié, nous célébrons des fêtes religieuses — Noël, Pâques, l’Aïd, Hanoukka, Diwali — et des fêtes parfois culturelles, dont les origines se perdent entre histoire, folklore et modernité.
Mais ces dernières décennies, avec la commercialisation croissante des fêtes, une question légitime se pose : que reste-t-il de l’authenticité de ces célébrations ? Derrière les cartes de vœux, les bouquets de fleurs livrés à domicile, les publicités pour dîners au restaurant et les promotions en grande surface, le sens profond s’est souvent évaporé. La fête des Mères, célébrée à des dates variables selon les pays, n’échappe pas à cette interrogation.
Petit historique de la fête des Mères
L’histoire de cette célébration mérite d’être rappelée, car elle éclaire notre réflexion. Contrairement à une idée répandue, la fête des Mères n’est pas une invention récente du commerce, même si celui-ci s’en est largement emparé.
Dans l’Antiquité, les Grecs honoraient Rhéa, la mère des dieux, lors de cérémonies printanières. Les Romains célébraient Cybèle, une autre divinité maternelle, pendant les fameuses « Hilaries ». Ces rites païens, centrés sur la fertilité et la nature, n’avaient guère de lien avec la mère de chair et de sang.
C’est au XVIIe siècle, en Angleterre, qu’apparut le « Mothering Sunday ». Ce jour-là, les enfants travaillant comme domestiques loin de leur foyer recevaient l’autorisation de rentrer chez eux pour visiter leur mère et l’église « mère » de leur paroisse. On y apportait des gâteaux, des fleurs et un peu de repos. Cette coutume modeste et chrétienne déclina avec la Révolution industrielle.
La fête moderne naquit aux États-Unis au début du XXe siècle sous l’impulsion d’Anna Jarvis. Après le décès de sa propre mère en 1905, militante pacifiste et engagée pour la santé publique, elle lança une campagne pour instituer une journée dédiée à toutes les mères. Son idée n’était pas commerciale mais profondément sentimentale : honorer le sacrifice silencieux des femmes. En 1914, le président Woodrow Wilson officialisa le deuxième dimanche de mai comme fête des Mères nationale.
Ironie de l’histoire : Anna Jarvis passa les dernières années de sa vie à dénoncer avec amertume la commercialisation qu’elle voyait défigurer son œuvre. Elle organisa des boycotts, intenta des procès, et mourut ruinée, convaincue que les cartes de vœux étaient « un piètre prétexte pour paresseux ». Elle regrettait que l’on ait transformé un élan sincère en obligation mercantile.
L’enracinement dans les mœurs
Malgré les réserves de sa fondatrice, la fête des Mères s’est imposée dans le monde entier, y compris dans des pays aux traditions religieuses très diverses. En France, sous le régime de Vichy (1941), une première officialisation visa à promouvoir la natalité et les valeurs familiales. Après la guerre, la loi de 1950 l’inscrivit durablement dans le calendrier. En Europe, en Afrique, en Asie, chaque pays adapta la date et les coutumes, mais le principe demeure : un jour dédié à la mère.
Cette adhésion massive montre que la fête répond à un besoin humain universel : celui de manifester publiquement une reconnaissance que l’on oublie trop souvent dans le tourbillon du quotidien. Dans les familles dispersées par le travail et les migrations, ce dimanche devient un prétexte légitime pour un appel, une visite, un geste.
Pourtant, c’est précisément sur cette logique de « prétexte » et de « rappel » que les enseignements de l’Islam invitent à une profonde relecture.
La mère dans l’Islam : un statut unique
Avant d’envisager la question calendaire, rappelons un fait fondamental : l’Islam, dans sa pureté originelle, a conféré à la mère une dignité que peu de traditions religieuses ou culturelles ont égalée. Le Saint Coran est sans équivoque :
« Et Nous avons enjoint à l’homme au sujet de ses parents — sa mère le porte de faiblesse en faiblesse et son sevrage prend deux ans — “Sois reconnaissant envers Moi et envers tes parents. Auprès de Moi est la destination finale. » » (Sourate Luqman, 31:15).
Un autre verset associe directement l’adoration de Dieu à la bonté envers les parents :
« Et adorez Allah et ne Lui associez rien et témoignez de la bonté envers les parents… » (Sourate An-Nisa, 4:37)
La sunna du Prophète Mohammad (paix et bénédictions sur lui) renforce encore ce commandement. L’homme qui vint demander à qui il devait offrir le meilleur compagnonnage entendit trois fois la même réponse : « Ta mère », avant que ne soit mentionné le père. Ce hadith, rapporté par Boukhari et Muslim, enseigne que la mère détient une prééminence incontestable dans l’échelle des devoirs filiaux.
La position de la communauté Ahmadiyya
Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (aba), Calife actuel de la communauté musulmane Ahmadiyya, a clairement enseigné que le musulman n’a pas besoin d’un rappel social pour honorer sa mère. L’Islam a déjà établi, par le Coran et la sunna, l’obligation permanente d’être bon envers ses parents, sans qu’aucune date particulière ne vienne le rappeler. La piété filiale n’est pas une affaire de calendrier ni une réponse à des coutumes commerciales ou culturelles. Elle est un commandement divin continu, valable chaque jour de l’année.
Ainsi, pour tout croyant, la seule question pertinente n’est pas de savoir s’il faut fêter la fête des Mères, mais plutôt : « Ai-je honoré ma mère aujourd’hui comme hier et comme demain ? »
Le danger de l’attente
Le véritable enseignement islamique est clair : attendre un jour précis pour célébrer sa mère est en réalité le symptôme d’un cœur négligent. Si nous avons besoin qu’une date nous oblige à penser à celle qui a tout donné, c’est que notre amour s’est endormi.
L’Islam ne connaît pas cette logique. La mère n’est pas un rendez-vous annuel. Elle est une présence quotidienne, même absente, même décédée.
La maladie des parents : une épreuve qui ne justifie rien
Notre époque confronte des millions de familles à une réalité douloureuse : la vieillesse accompagnée de maladies neurodégénératives. Alzheimer, démence, Parkinson, troubles cognitifs… Les parents deviennent parfois confus, agressifs, oublieux. Ils ne reconnaissent plus leurs enfants. Ils répètent sans fin. S’énerve-t-on contre un nouveau-né parce qu’il ne parle pas ? Alors pourquoi s’éloignerait-on d’un parent âgé qui « n’est plus lui-même » ?
Le Saint Coran ne conditionne jamais le devoir filial à la santé mentale ou à la bonne humeur du parent. La démence n’abroge pas le commandement divin. Au contraire : plus le parent est vulnérable, plus l’obligation est forte. L’épreuve d’un parent malade est une occasion spirituelle unique. Servir celui qui souffre sans être reconnu, supporter l’impatience sans se lasser, prier la nuit pour celui qui ne demande plus rien — voilà des actes qui élèvent l’âme au rang des véritables croyants.
La négligence sous prétexte de difficulté n’est pas une excuse. L’Islam ne connaît pas l’abandon des faibles.
Chaque jour est la fête
Que reste-t-il alors de la fête des Mères ? Rien d’obligatoire, rien de religieux. Le croyant n’a pas besoin d’attendre un dimanche particulier. Il invente chaque matin sa propre fête : un verre d’eau offert, un silence patient face à la colère, une visite, une invocation sincère pour la mère vivante ou décédée, une aide concrète quand la maladie envahit tout.
Anna Jarvis, dans sa lutte désespérée contre la commercialisation, avait compris une chose : l’authenticité ne se décrète pas un jour par an. Les musulmans ahmadis ajoutent : elle ne se décrète jamais. Elle se vit.
La mère ne se fête pas une fois par an. Elle se prie, se respecte et se chérit tous les jours de notre vie. Et si nous comprenons cela, alors nous n’aurons plus jamais besoin d’un rappel social pour lui dire que nous l’aimons.
À propos de l’auteure : Basharat Taujoo est titulaire d’une maîtrise en français avec une spécialisation en littérature française. Elle a occupé plusieurs fonctions au sein de l’Amila nationale et a servi comme Sadr Lajna Imaillah nationale de l’île Maurice de 2014 à 2020.









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