Enjeux contemporains

Les téléphones : une relation amour-haine

À l'heure où les smartphones sont devenus la norme, les parents se retrouvent face à un défi sans précédent : comment protéger leurs enfants dans un monde numérique conçu pour les capturer ?

J’entretiens une relation amour-haine avec le téléphone. Peut-être même une relation haine-haine, lorsqu’il s’agit d’élever des enfants à une époque où les smartphones sont devenus la norme. Tout ce que l’on entend est vrai : l’attrait irrésistible qu’exercent ces appareils sur les enfants, leur nature addictive, les contenus qui s’immiscent insidieusement, la dynamique familiale qui s’en trouve bouleversée. Et bien que la prise de conscience progresse, les familles semblent toujours prises dans la tourmente : qu’est-ce qui est juste, qu’est-ce qui ne l’est pas, où tracer la ligne ? Je ne prétends pas avoir de réponses. Alors, comme pour tout le reste, je me tourne vers l’islam. Quels enseignements y trouve-t-on qui me donneront les moyens d’agir en tant que parent pour guider mes enfants ?

En 2008, Apple lançait le premier iPhone — un appareil tenant dans la poche qui nous permettait de prendre des photos sans transporter un appareil photo séparé, de nous connecter à internet et de nous repérer sans avoir à imprimer des pages et des pages d’itinéraires. Très vite sont apparus des jeux pour passer le temps et des réseaux sociaux pour nous connecter à un vaste monde. Au début, les smartphones étaient un luxe réservé aux adultes, au même titre que les cartes de crédit. Mais au cours des quinze dernières années, tout a changé. Aujourd’hui, selon le Pew Research Center, en moyenne 95 % des adolescents de 13 à 17 ans ont accès à un smartphone.[1] Les enfants se promènent avec leur téléphone négligemment tenu en main, glissé dans leur poche arrière ou dépassant de leur sac.

Le smartphone offre des avantages considérables. Les réseaux sociaux ont donné aux communautés une tribune pour se mobiliser autour de questions de justice sociale ; des milliers de vidéos sur YouTube permettent d’acquérir de nouvelles compétences ; des centaines d’applications simplifient le quotidien et nourrissent la vie spirituelle ; une multitude de podcasts permettent de s’instruire, que ce soit en économie ou en histoire. C’est d’ailleurs là l’attrait principal pour bon nombre d’enfants : « Les adolescents estiment en plus grande proportion que les smartphones facilitent la créativité, la poursuite de loisirs et la réussite scolaire plutôt qu’ils les compliquent. » Une majorité d’entre eux affirme que ces appareils leur facilitent beaucoup ou un peu la pratique de loisirs et d’activités (69 %) et l’expression de leur créativité (65 %). Près de la moitié (45 %) estiment que ces appareils ont facilité la réussite scolaire des jeunes de leur âge. »[2] Le smartphone ouvre ainsi la porte à un vaste champ de possibilités : communauté, savoir et développement personnel.

Malheureusement, cette technologie comporte aussi ses propres risques. L’usage des appareils numériques a été étudié, décortiqué et largement médiatisé. Les parents sont submergés de conseils émanant d’experts, de thérapeutes et de coachs parentaux. Jonathan Haidt, auteur de La Génération anxieuse, a étudié les adolescents à partir de 2010 et en a conclu que les enfants grandissant avec des smartphones et les réseaux sociaux présentaient une propension accrue à la dépression, aux idées suicidaires et à l’anxiété — avec une hausse à deux chiffres du pourcentage d’étudiants souffrant de dépression et d’anxiété depuis 2010.[3] Il affirme que les enfants ont délaissé une enfance centrée sur le jeu au profit d’une enfance centrée sur le téléphone. En substance, Haidt affirme : « Une autre manière d’exprimer cela — c’est plus pour les parents — est que nous avons trop protégé nos enfants dans la vie réelle, en même temps que nous les avons sous protégés en ligne. »[4]

Même si cela est difficile à admettre, le monde numérique n’est pas conçu pour protéger nos enfants, et les entreprises n’ont guère intérêt à le faire. Les poursuites contre Roblox et OpenAI montrent que les contrôles parentaux sont faciles à contourner et que des personnes malveillantes peuvent viser les enfants. De plus, l’objectif de la plupart des plateformes de réseaux sociaux est de capter l’attention des utilisateurs le plus longtemps possible, car c’est ainsi qu’elles génèrent des revenus. Des documents internes de Facebook révèlent que les développeurs avaient des consignes claires : « Maintenir son “engagement” plus longtemps en jouant sur les récompenses, la nouveauté et les émotions. »[5] Les développeurs ont eu recours au modèle de l’hameçon et du déclencheur, conçu pour maintenir enfants et adultes sur leurs plateformes pendant des heures.

Il est troublant de se sentir ainsi manipulé, ou de constater que, malgré tous ses efforts pour mettre en place des garde-fous, la barrière d’accès aux contenus inappropriés a pratiquement disparu, rendant la supervision parentale de plus en plus difficile. Les parents peuvent multiplier les contrôles numériques à volonté, mais rien ne peut dire quand leurs enfants tomberont sur un dessin animé de Thomas le petit train doublé avec un langage inapproprié, verront apparaître un site pornographique au milieu d’un jeu téléchargé, ou se retrouveront face à un chatbot d’intelligence artificielle se faisant passer pour un être humain. L’espace numérique est telle l’Hydre : à peine coupe-t-on une tête que deux autres repoussent à sa place.

Lorsque je parle à d’autres parents, je suis frappée par le sentiment d’impuissance qu’ils éprouvent. Ils sont exaspérés par les contenus inappropriés qui s’infiltrent malgré tous leurs efforts, par les demandes incessantes de temps d’écran supplémentaire, et par la culpabilité qu’ils ressentent à l’idée de ne pas donner à leurs enfants ce que leurs camarades semblent avoir. C’est quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant.

Jean Twenge, psychologue et autrice d’iGen, écrit : « On a souvent l’impression que le monde entier conspire pour maintenir nos enfants enchaînés à la technologie. Et c’est parce que c’est le cas. »[6] Ainsi, les parents font de leur mieux pour y remédier, mais ce n’est pas chose aisée. Quatre parents sur dix et quatre adolescents sur dix déclarent se disputer régulièrement au sujet de l’usage du téléphone.[7] Il n’est agréable ni pour les parents ni pour les enfants d’avoir l’impression de se trouver aux antipodes l’un de l’autre dans une lutte permanente pour se comprendre.

Alors, que faire ?

Il me semble que la pensée islamique offre plusieurs perspectives pour aborder la question du téléphone entre les mains de nos enfants. L’Islam encourage vivement l’autonomie de la personne, qu’elle soit jeune ou âgée. Cette autonomie individuelle repose sur des valeurs morales et spirituelles, et non sur des valeurs sociétales. Lorsque le Saint Prophète Mohammad (s.a.w.) transmit les enseignements de l’Islam à son peuple, les valeurs de la société de l’époque étaient en contradiction directe avec son message. On lui offrit richesse et statut s’il acceptait de cesser de prêcher. Sa réponse fut : « Même s’ils plaçaient le soleil à ma droite et la lune à ma gauche, je ne renoncerais pas à proclamer la vérité du Dieu Unique. »[8] Cet exemple d’autonomie personnelle était fondé sur une conviction spirituelle.

En réalité, le pendule des valeurs sociétales peut osciller dans un sens comme dans l’autre en l’espace de quelques décennies, laissant un terrain instable pour les parents qui tentent de prendre des décisions pour l’avenir de leurs enfants. C’est pourquoi l’Islam encourage une autonomie ancrée dans des valeurs morales et spirituelles solides, offrant aux parents une base ferme sur laquelle établir des règles et des garde-fous pour leurs enfants. Ils n’ont pas à vaciller au gré des injonctions changeantes de la société. Comme le dit Haidt : « Nous ne sommes pas impuissants, même si c’est souvent ce que l’on ressent, parce que les smartphones, les réseaux sociaux, les forces du marché et l’influence sociale continuent de nous attirer dans un piège. »[9]

Deuxièmement, on peut aborder ce dilemme en appliquant le principe islamique qui consiste à peser les avantages et les inconvénients. Si les inconvénients l’emportent sur les avantages d’une chose, il vaut mieux s’en abstenir. C’est une formule pour discerner ce que l’on souhaite intégrer dans sa vie et ce dont il convient d’être plus prudent. Ce même principe mérite d’être appliqué lorsqu’on cherche à encadrer l’usage du téléphone chez les enfants. Pour mettre les choses en perspective : le cinquième Calife et chef mondial de la communauté musulmane Ahmadiyya, Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (a.b.a.), avait mis en garde contre l’usage des smartphones par les enfants dès 2011 — près de treize ans avant la publication de La Génération anxieuse.

Sa Sainteté (a.b.a.) s’adressa à des enfants en Allemagne et dit : « Il existe ici un problème répandu : les enfants exigent de leurs parents qu’ils leur achètent un téléphone portable. Certains n’ont que dix ans et affirment qu’ils doivent en avoir un. Gérez-vous une entreprise ? Ou exercez-vous un métier qui nécessite d’accéder à des informations à chaque minute ? Lorsqu’on les interroge, ils répondent : “Nous avons besoin d’appeler nos parents.” Si vos parents ne sont pas inquiets, vous n’avez pas non plus à l’être, car les téléphones peuvent conduire à de mauvaises habitudes. Le téléphone est donc une chose très nuisible par laquelle les enfants perdent tout bon sens et s’engagent dans de mauvaises voies : évitez cela. »[10] Ainsi, chaque parent et chaque enfant doit décider si le téléphone offre plus d’avantages que d’inconvénients.

Le troisième angle par lequel les parents peuvent aborder la question du téléphone entre les mains de leurs enfants est de garder à l’esprit la vocation et les objectifs de ces derniers. En tant que parents, nous voulons avant tout le meilleur pour nos enfants, et c’est exactement ce qu’ils désirent aussi. Si le téléphone commence à faire obstacle à cet objectif, il nous appartient d’enseigner et de guider nos enfants pour qu’ils comprennent que le téléphone n’est peut-être pas dans leur intérêt, ou qu’il convient d’en faire un usage mesuré. Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (a.b.a.) déclare : « Il est également du devoir des parents de veiller à ce que leurs enfants ne passent pas trop de temps sur les téléphones portables et de leur faire comprendre, avec amour et bienveillance, qu’ils ont une vocation et qu’ils devraient s’efforcer de la réaliser plutôt que de gaspiller leur temps sur des jeux en ligne. »[11]

L’Islam reconnaît l’autonomie des adolescents plus âgés et des jeunes adultes, ainsi que leur capacité à prendre des décisions qui engagent leur avenir. Tout en mettant en garde les parents contre l’usage excessif des écrans par leurs enfants, Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (a.b.a.) s’est également adressé directement aux jeunes pour les avertir des dangers : « Regarder la télévision sans but ou faire défiler sans fin des contenus sur des appareils électroniques peut nuire à votre santé physique et mentale. De plus, internet regorge de contenus dangereux et immoraux, librement accessibles, qui contribuent à éroder les valeurs morales et à alimenter la haine. L’intelligence artificielle ajoute désormais une nouvelle dimension à ce phénomène. C’est quelque chose dont j’ai mis en garde depuis de nombreuses années, et nous en voyons aujourd’hui les résultats effroyables, presque quotidiennement. Ces derniers temps, des rapports horrifiants font état d’adolescents se suicidant à cause du cyberharcèlement ou après avoir été exposés à des contenus en ligne abominables, causant de graves préjudices psychologiques. Par exemple, il a récemment été rapporté dans les médias qu’un adolescent aux États-Unis s’est suicidé avec l’aide et les encouragements de ChatGPT. »[12]

Enfin, l’Islam encourage la modération en toute chose. Qu’il s’agisse de nourriture, de boisson ou de la consommation de contenus sur nos téléphones, la philosophie islamique prône une voie du milieu. Comme l’a déclaré le Saint Prophète Mohammad (s.a.w.) : « En toute chose, la modération est ce qu’il y a de mieux. » Si les parents décident qu’un téléphone est nécessaire, il est raisonnable d’encourager une approche modérée de son utilisation. De même que l’on ferait preuve de retenue dans la consommation de nourriture, on devrait aborder le téléphone de manière similaire. Sa Sainteté Mirza Masroor Ahmad (a.b.a.) a récemment conseillé : « S’ils souhaitent regarder quelque chose à la télévision ou sur l’iPad, leur temps d’écran ne devrait pas dépasser une heure par jour. »[13]

En définitive, le téléphone s’est durablement installé dans nos vies et offre d’innombrables avantages. Cependant, il comporte également des dangers réels, surtout lorsqu’il est utilisé par des enfants, s’il n’est pas règlementé. Nous pouvons tous bénéficier du point de vue islamique, qui nous guide à exercer notre autonomie individuelle fondée sur des valeurs morales et spirituelles, à peser les avantages et les inconvénients de ce que nous introduisons dans nos vies, et à pratiquer la modération et la retenue afin de ne pas nous laisser distraire de nos objectifs et de notre vocation. Il nous appartient d’être aussi informés que possible de ce qui se passe dans le monde en ligne et des menaces auxquelles nos enfants font face, tout en restant proches d’eux et bienveillants à leur égard, tandis qu’ils s’aventurent sur ce nouveau territoire.


À propos de l’autrice : Nila Ahmad est rédactrice en chef de la section féminine de The Review of Religions. Elle vit dans le sud des États-Unis avec sa famille. Diplômée en arts, elle a participé à l’illustration de livres pour enfants et fait partie de l’équipe du magazine américain Al-Hilal. Elle s’intéresse particulièrement à la déconstruction des idées reçues sur la condition des femmes en islam.


[1] Olivia Sidoti, Eugenie Park et Michelle Faverio, « Teens and Internet, Device Access Fact Sheet », Pew Research Center, 10 juillet 2025. Disponible sur : https://www.pewresearch.org/internet/fact-sheet/teens-and-internet-device-access-fact-sheet/

[2] Monica Anderson, Michelle Faverio et Eugenie Park, « How Teens and Parents Approach Screen Time », Pew Research Center, 11 mars 2024. Disponible sur : https://www.pewresearch.org/internet/2024/03/11/how-teens-and-parents-approach-screen-time/

[3] Jonathan Haidt et Sean Pratt, La Génération anxieuse (New York : Penguin Random House, 2024).

[4] Jason Hollander, « The Great Rewiring of Childhood », NYU News, 28 juin 2024. Disponible sur : https://www.nyu.edu/about/news-publications/news/2024/june/-the-great-rewiring-of-childhood-.html

[5] Haidt et Pratt, op. cit.

[6] Catherine Pearson, « She Started the Debate About Kids and Phones. Now She Wants to End It », The New York Times, 6 septembre 2025. Disponible sur : https://www.nytimes.com/2025/09/06/well/family/jean-twenge-social-media-screens-teens.html

[7] Anderson, Faverio et Park, op. cit.

[8] Hazrat Mirza Bashiruddin Mahmud Ahmad, Life of Muhammad (Islamabad : Islam International Publications Ltd., 2012).

[9] Haidt et Pratt, op. cit.

[10] Hazrat Mirza Masroor Ahmad, « Unnecessary Use of Smartphones by Young Children », 16 septembre 2011. Disponible sur : https://www.alislam.org/book/social-media/role-of-parents-in-training-of-children/

[11] « Members of Waqfe Nau from Mauritius have Honour of a Virtual Meeting with the Head of the Ahmadiyya Muslim Community », Ahmadiyya UK, 15 décembre 2020. Disponible sur : https://ahmadiyyauk.org/members-of-waqfe-nau-from-mauritius-have-honour-of-a-virtual-meeting-with-the-head-of-the-ahmadiyya-muslim-community/

[12] Hazrat Mirza Masroor Ahmad, « Head of the Ahmadiyya Muslim Community Addresses the Concluding Session of the National Ijtema of Majlis Khuddam-ul-Ahmadiyya UK », Press Ahmadiyya, 23 septembre 2025. Disponible sur : https://www.pressahmadiyya.com/press-releases/2025/09/head-of-the-ahmadiyya-muslim-community-addresses-the-concluding-session-of-the-national-ijtema-of-majlis-khuddam-ul-ahmadiyya-uk/

[13] Hazrat Mirza Masroor Ahmad, « Cette semaine avec le Calife », MTA News, 12 décembre 2025. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=6wY5gqX45Pw&list=PLskzM_vEFYiv0sA4vQmFzvo-0ZFls6m-R&index=1